Projet humanitaire au Cambodge
Didier Duche: «Nous emportons beaucoup de choses, et avons réappris à quel point nous avons de la chance»

Dans les rizières, salles de classe et ateliers, Didier Cuche découvre le Cambodge: il s’engage pour un projet humanitaire à Smiling Gecko tout en profitant, avec son épouse et ses enfants, de la piscine de l’hôtel, dont les recettes bénéficient aux plus démunis.
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Didier Cuche et sa famille ont voyagé au Cambodge pour allier plaisir et utilité, au sein d'un projet humanitaire.
Photo: Joseph Khakshouri
Yara Vettiger
L'Illustré

Les mains jointes devant la poitrine et une brève inclination de la tête: c’est ainsi que l’on salue un invité au Cambodge. Ce matin également. A l’école de Smiling Gecko, 550 enfants accueillent Didier Cuche de la sorte. Ils ne savent pas qui il est. Ils ne connaissent ni les vainqueurs de la Coupe du monde, ni les médaillés olympiques, ni les légendes de la neige et de la glace. Ils voient seulement un homme très grand au regard chaleureux. Et ils lui témoignent du respect.

Didier regarde les enfants. Leurs yeux brillants. Leur uniforme scolaire coloré, mais délavé. Et leurs pieds nus dans la poussière. Il rit. Non par arrogance, mais parce qu’il est sans voix. Le Cambodge compte parmi les pays les plus pauvres du monde. La plupart de ses habitants ne savent ni lire ni écrire, se nourrissent de grenouilles, de serpents et d’araignées. Ils luttent chaque jour pour leur survie.

L’école est un ancrage. Le week-end, la plupart des enfants n’ont rien à manger. Le lundi matin, ils prennent ici enfin leur premier repas. Et ils peuvent se doucher et recevoir des vêtements propres. Ainsi que de l’instruction, chose rare dans ce pays. «C’est fou ce que tant de choses tout à fait normales chez nous paraissent un privilège ici.» 

Le plaisir n’est pas oublié: Didier et Manuela Cuche profitent avec leurs enfants Noé et Amélie de la piscine de l’hôtel.
Photo: Joseph Khakshouri

Didier secoue la tête et regarde ses enfants, Noé, 10 ans, et Amélie, 7 ans: «Savez-vous quelle est la seule différence entre vous et un enfant de ce pays? L’endroit où vous êtes venus au monde.» Le petit Noé réfléchit lui aussi, avant de répondre: «Je peux donc être reconnaissant d’être né en Suisse, hein papa?» 

L’épouse de Didier Cuche, Manuela, 42 ans, est elle aussi bouleversée par le sort des enfants. Les larmes coulent sur ses joues alors qu’elle distribue les repas. Elle n’est plus capable de parler. Plus tard, elle dira: «En tant que mère, tu es encore plus touchée. Je suis ici avec mes enfants, qui ont vraiment tout, et les autres doivent lutter chaque jour pour manger. Ça fait mal.» En même temps, Didier et Manuela sont émus par la joie de vivre et la légèreté qui émanent des enfants comme une cascade.

Jamais vu la neige

L’école de Smiling Gecko est la première halte des Cuche. Ils sont déjà au Cambodge depuis une semaine et se sont rendus à Siem Reap et à Battambang. A présent, ils rendent visite à Hannes Schmid pour découvrir le projet qui lui tient tant à cœur. «Avant de venir ici, nous voulions vraiment découvrir l’histoire de ce pays, voir de près comment les gens vivent», explique Didier Cuche. 

Aujourd’hui encore, le Cambodge est marqué par la guerre civile des années 1970, qui a coûté la vie à 2 millions de personnes, et par la résurgence du conflit dans les années 1990. A l’école, les enfants étudient les mathématiques, l’art, l’anglais et leur propre langue, le khmer. Trois fois par semaine, ils ont un cours de sport. 

«
Ce que Hannes a créé ici est incroyable. Et unique. Pourtant, c’est un peu triste que Hannes dise que son action n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan
Didier Cuche
»

Didier a beaucoup de choses à dire à propos du succès sportif, de la discipline et de la confiance en soi. Champion du monde, cinq fois vainqueur de la descente du Hahnenkamm, médaillé d’argent aux Jeux olympiques et sextuple vainqueur du classement par discipline. Il raconte son histoire dans un exposé, montre des vidéos de la légendaire descente de Kitzbühel, des photos de la neige qui s’accumule sur plusieurs mètres dans son Jura natal, au pied du Chasseral. 

Didier Cuche transmet sa passion pour le ski.
Photo: Joseph Khakshouri

Les enfants s’étonnent et écarquillent les yeux. Ici, personne n’a jamais entendu parler de ski, et encore moins de neige. Soudain, Didier Cuche s’écrie en anglais: «Allez, tout le monde s’accroupit!» Les enfants présents dans la grande salle se lèvent immédiatement et tentent de l’imiter. Les enfants murmurent et s’interpellent. 

«C’est dur, hein! Vous devez tenir cette position et garder votre équilibre pendant deux minutes, à 120 kilomètres/heure!» Les enfants rient et abandonnent au bout de quelques secondes seulement. Ils s’amusent avec le skieur. Et Didier est lui aussi dans son élément. Pendant le cours de sport du lendemain, l’athlète de 51 ans court et saute comme un cabri. «Ces enfants ne connaissent pas le luxe, mais ils ont une joie de vivre incroyable. Et elle est contagieuse!»

Le plus grand fan de Didier

Didier Cuche voulait se rendre au campus de Smiling Gecko depuis longtemps déjà. Il a fait la connaissance du fondateur Hannes Schmid – comment pourrait-il en être autrement – dans un lieu cher à son cœur: Kitzbühel. «Dès la première seconde, Hannes m’a dit que je devais lui rendre visite. Que nous soyons là aujourd’hui, c’était écrit!» Les deux hommes ont eu des contacts réguliers. Au printemps dernier, ils se sont rencontrés par hasard dans le lobby d’un hôtel à Zurich. «J’ai réalisé que c’était le bon moment.» 

Interview de Hannes Schmid

Il y a douze ans, le célèbre photographe, Hannes Schmid, a posé son appareil pour aider les gens au Cambodge. Il répond aujourd'hui à nos questions.

Hannes Schmid, qu’est-ce que Smiling Gecko?
C’est mon projet qui vise à sortir durablement les gens de la pauvreté par le travail, l’éducation et la création par les habitants eux-mêmes. L’idée n’est pas de faire l’aumône, mais plutôt de construire des structures pour que des familles puissent vivre de manière autonome.

Vous aurez 80 ans en octobre et travaillez sept jours par semaine. Combien de temps allez-vous pouvoir continuer ainsi?
Jusqu’à mon dernier souffle.

Qui prendra votre succession?
Si je le savais! J’essaie depuis cinq ans de trouver quelqu’un. Mais ça relève de l’impossible. Le job n’est pas glamour, il faut beaucoup quémander pour trouver de l’argent, s’installer ici, travailler sans relâche. Les jeunes n’ont pas envie de ça. Les seules personnes qui se sont montrées intéressées ont deux ans de moins que moi, ça n’aurait aucun sens.

Ces idées vous gardent-elles éveillé la nuit?
Je ne dors déjà plus depuis longtemps. L’œuvre de ma vie représente une immense responsabilité. J’ai 550 élèves et 400 employés. La nuit, je me demande si j’aurai suffisamment d’argent à la fin du mois pour tout financer. Si ce n’est pas le cas, je devrai licencier des gens. Mais ce n’est pas comme nous, qui devons tout simplement trouver un autre travail. Ici, les personnes licenciées meurent de faim.

Craignez-vous ce qui se passera après votre départ de Smiling Gecko?
Pas vraiment. Des organisations comme la Croix-Rouge d’Henry Dunant ont subsisté malgré le décès de leur fondateur. Peut-être que quelqu’un fera mieux que moi.

Qu’avez-vous sacrifié dans votre vie privée, dont vous parlez rarement?
Ma famille a changé. Ma fille surtout a beaucoup souffert de mes trop fréquentes absences. Elle avait le sentiment que je m’occupais plus des autres enfants que d’elle. Et bien sûr ma santé. Ce stress et cette pression permanents, c’est trop. J’ai eu un cancer et plusieurs infarctus. C’est le prix à payer. Mais je ne peux juste pas rester les bras croisés.

Il y a douze ans, le célèbre photographe, Hannes Schmid, a posé son appareil pour aider les gens au Cambodge. Il répond aujourd'hui à nos questions.

Hannes Schmid, qu’est-ce que Smiling Gecko?
C’est mon projet qui vise à sortir durablement les gens de la pauvreté par le travail, l’éducation et la création par les habitants eux-mêmes. L’idée n’est pas de faire l’aumône, mais plutôt de construire des structures pour que des familles puissent vivre de manière autonome.

Vous aurez 80 ans en octobre et travaillez sept jours par semaine. Combien de temps allez-vous pouvoir continuer ainsi?
Jusqu’à mon dernier souffle.

Qui prendra votre succession?
Si je le savais! J’essaie depuis cinq ans de trouver quelqu’un. Mais ça relève de l’impossible. Le job n’est pas glamour, il faut beaucoup quémander pour trouver de l’argent, s’installer ici, travailler sans relâche. Les jeunes n’ont pas envie de ça. Les seules personnes qui se sont montrées intéressées ont deux ans de moins que moi, ça n’aurait aucun sens.

Ces idées vous gardent-elles éveillé la nuit?
Je ne dors déjà plus depuis longtemps. L’œuvre de ma vie représente une immense responsabilité. J’ai 550 élèves et 400 employés. La nuit, je me demande si j’aurai suffisamment d’argent à la fin du mois pour tout financer. Si ce n’est pas le cas, je devrai licencier des gens. Mais ce n’est pas comme nous, qui devons tout simplement trouver un autre travail. Ici, les personnes licenciées meurent de faim.

Craignez-vous ce qui se passera après votre départ de Smiling Gecko?
Pas vraiment. Des organisations comme la Croix-Rouge d’Henry Dunant ont subsisté malgré le décès de leur fondateur. Peut-être que quelqu’un fera mieux que moi.

Qu’avez-vous sacrifié dans votre vie privée, dont vous parlez rarement?
Ma famille a changé. Ma fille surtout a beaucoup souffert de mes trop fréquentes absences. Elle avait le sentiment que je m’occupais plus des autres enfants que d’elle. Et bien sûr ma santé. Ce stress et cette pression permanents, c’est trop. J’ai eu un cancer et plusieurs infarctus. C’est le prix à payer. Mais je ne peux juste pas rester les bras croisés.

Pour Hannes, qui aura bientôt 80 ans, c’est un honneur: «Avoir Didier ici, c’est un immense cadeau. Il faut que vous sachiez que je suis son plus grand fan!» Le fondateur du projet humanitaire fait visiter personnellement la ferme à son héros, un système économique porteur d’espoir. A pied, ils passent le long des rizières, des ateliers d’artisanat et des bassins de pisciculture. Ils jettent un œil à la boulangerie qui cuit le pain pour l’école et le campus. On y fabrique même de la tresse.

Dans l’unité de pisciculture, ils croisent des hommes qui nourrissent les poissons, nettoient les bassins, transportent des seaux. Noé et Amélie tentent d’attraper un poisson et y parviennent à plusieurs reprises. La menuiserie voisine fabrique des tables et des lits qui sont utilisés ici. Et dans la boucherie, Didier Cuche s’épanouit. «Avant, j’étais boucher, vous savez. Qui sait, si je n’avais pas réussi dans le ski, je le serais peut-être encore aujourd’hui», précise-t-il.

Chaque deux semaine, Smiling Gecko approvisionne les habitants des villages alentours avec 25 kg de riz, des légumes et du poisson.
Photo: Joseph Khakshouri

Smiling Gecko est une institution qui n’a pas uniquement pour but d’atténuer la pauvreté, mais qui vise à la surmonter par le travail, l’éducation et l’autosuffisance. L’école, la ferme, les ateliers, les programmes sociaux et le complexe hôtelier sont les engrenages d’une même roue. «Ce que Hannes a créé ici est incroyable. Et unique, affirme Didier Cuche, admiratif après sa visite. Pourtant, c’est un peu triste que Hannes dise que son action n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan.»

Un hôtel pour faire rentrer des fonds

La famille Cuche s’étonne: la boulangerie propose même de la tresse et des croissants.
Photo: Joseph Khakshouri

Près de 70'000 personnes sur le campus et dans les environs profitent directement ou indirectement de Smiling Gecko. «Mais je peux comprendre ce qu’il pense, poursuit Didier, 17 millions de personnes vivent dans ce pays. Il faut juste plus de gens comme Hannes!»

L’objectif à long terme est que ce système s’autofinance et puisse à un moment fonctionner sans dons. C’est pourquoi la famille Cuche vit au Farmhouse de Smiling Gecko. Un endroit qui semble venir d’un autre monde. Du bois, du calme, une piscine, un dîner raffiné. Un hôtel-boutique au milieu de nulle part. «C’est fou, déclare Manuela. Mais Hannes a créé un lieu où l’on peut et on doit profiter.» Et dans lequel chaque franc dépensé par les touristes est reversé au projet et aux habitants.

Le Farmhouse Resort compte parmi les meilleurs complexes du pays – les cinq restaurants sont eux aussi au top. Le point fort pour les enfants? «La piscine!» s’écrient en chœur Amélie et Noé. Et le garçonnet de demander: «Papa, on peut revenir ici?» Didier: «J’imagine, oui, mais il faudra attendre quelques années.» «Cinq?» – «Trop peu.» – «Dix?» – «Trop long.» – «S’il te plaît, avant que j’aie 18 ans en tout cas!» s’exclame Noé.

Didier Cuche allie plaisir à utilité. Noé veut faire comme son papa et devenir skieur lui aussi.
Photo: Joseph Khakshouri

Il est très rare que la famille Cuche voyage aussi loin. Le climat tropical et la chaleur ne conviennent guère au médaillé d’argent aux Jeux olympiques de Nagano en 1998. «Je suis un homme fait pour l’hiver.» Didier Cuche reste aujourd’hui encore étroitement lié aux sports de neige. Il est président du Giron Jurassien, l’organe faîtier des associations jurassiennes de sports d’hiver. Il continue d’assister chaque année aux courses de la Coupe du monde d’Adelboden, de Wengen et de Kitzbühel. 

«J’aimerais regarder toutes les autres courses, mais je ne veux pas que les enfants passent quatre heures devant la télévision. Alors, la plupart du temps, je le fais en cachette sur mon iPad!» Il rit. D’ailleurs, Noé veut lui aussi devenir skieur: «Absolument, comme papa!» «Nous verrons ça dans quelques années», sourit-il.

Pour l’instant, il est temps de rentrer à la maison. Après un vol de treize heures, ils seront de retour dans le Jura. «Nous emportons beaucoup de choses, et en particulier l’humilité. Et nous avons réappris à quel point nous avons de la chance», conclut Didier Cuche. Certains endroits, on les quitte, mais on les prend avec soi. Et parfois, certains souvenirs nous y ramènent plus vite que prévu.

Un article de «L'illustré» n°15

Cet article a été publié initialement dans le n°15 de «L'illustré», paru en kiosque le 08 avril 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°15 de «L'illustré», paru en kiosque le 08 avril 2026.

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