La philosophie est claire
Le football suisse ne fera pas dans la surenchère pour ses binationaux

Pas question pour le football suisse de tomber dans la surenchère ou la politique pour les joueurs binationaux, assure le nouveau responsable Marinko Jurendic. L'ASF mise sur un travail bienveillant et de fond, dès le plus jeune âge, pour éviter la fuite des talents.
Marinko Jurendic, le nouveau «Chief Sports Officer» du football suisse. Un poste stratégique pour construire l'avenir.
Photo: Zamir Loshi/freshfocus
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Tim GuilleminResponsable du pôle Sport

Comme tant de pays, la Suisse est confrontée depuis quelques années à la question de la binationalité dans le football. Celle-ci est particulièrement épineuse, car elle englobe beaucoup de paramètres, pas toujours mesurables de manière objective, comme l’attachement d’un joueur à un pays, que ce soit celui de ses parents, celui où il est né, ou celui où il a été «éduqué» au football. 

Alessandro Romano et Winsley Boteli sont les deux exemples qui font l’actualité en ce moment autour de l’équipe nationale A et il y a fort à parier que ces deux hommes soient convoqués par Murat Yakin pour la Ligue des Nations en septembre, avec quatre matches au programme. S’ils acceptent l’invitation, et qu’ils jouent une minute lors d’une de ces rencontres, alors ils seront liés à vie à la Suisse. S’il ne fait guère de doutes qu’ils figureront dans la liste qui sera dévoilée le 17 septembre, leur réaction sera passionnante à analyser.

Mais la question va bien sûr bien au-delà de ces deux joueurs. «Aujourd’hui, une immense majorité des joueurs de nos équipes nationales juniors ont plusieurs nationalités», commente Marinko Jurendic, nouveau «Chief Sports Officer» de l’ASF, c’est à dire concrètement l’homme en charge de tout le secteur sportif dans le football suisse. Voilà deux semaines que ce technicien renommé a pris ses fonctions et, le moins que l’on puisse dire est qu’il prend son rôle très à coeur.

Une balance très positive pour la Suisse

Mardi, il est venu présenter à une vingtaine de journalistes venus de toute la Suisse pour l’écouter son plan d’action pour faire progresser le football suisse. Et cette question des binationaux est naturellement venue sur le table, avec un constat clair: depuis trente ans, la Suisse a plus profité de ce thème qu’elle n’en a subi les conséquences. Ivan Rakitic, Mladen Petric voilà quelques années. Albian Hajdari et Leon Avdullahu plus récemment: oui, le football suisse a formé des joueurs pour d’autres équipes nationales. Mais, de Kubilay Türkyilmaz à Johan Manzambi, ils sont des dizaines, et bien plus, à avoir opté pour la Suisse au moment de faire un choix. La balance est largement positive.

Quelle est donc la philosophie de Marinko Jurendic à ce sujet ? Déjà, ne pas entrer dans la surenchère en bout de course, comme le fait la République Démocratique du Congo avec Winsley Boteli en ce moment. Sébastien Desabre, le sélectionneur, a des arguments sportifs de haut niveau, avec la CAN 2027 et la Coupe du monde 2030 en ligne de mire. Mais l’attaquant du FC Sion est aussi un enjeu politique, avec des influences au niveau étatique. Pas question pour l’ASF de rentrer dans ce jeu et d’imaginer Guy Parmelin intervenir dans ce dossier…

La question financière n’est elle non plus même pas abordée par l'ASF et Marinko Jurendic est conscient que la Suisse pourrait perdre des joueurs en bout de course, y compris des joueurs de très bon niveau. Il le concède d’ailleurs bien volontiers. «A la toute fin, c’est le choix du joueur. Et ça, on ne peut pas l’influencer, juste l’accepter. Mais nous, on doit agir bien en amont. Et faire en sorte que le choix final soit une conséquence logique des années précédentes, tout simplement. Si on a bien fait nos devoirs, on ne doit pas avoir peur de l’appréciation finale.»

Une relation de confiance dès le plus jeune âge

Comment donc «bien faire ses devoirs»? «Tout simplement avec un accompagnement constant, qui commence au plus tard à l’âge de 15 ans. La réalité, aujourd’hui, est qu’à cet âge-là, les joueurs ont déjà des agents, des conseillers et tout ce qui va avec, en plus de leur familles. Nous, notre tâche, c’est de construire une relation de confiance dès cet âge-là, de leur montrer que la Suisse les accompagne et leur propose un chemin jusqu’à l’objectif final, l’équipe nationale A. Il y a une réalité à 15 ans et une autre à 18 ans, dès qu'il arrive dans le monde professionnel, on le sait», répond Marinko Jurendic.

Photo: keystone-sda.ch

Cette stratégie bienveillante et gentille peut-elle être efficace face à d’autres nations plus agressives et volontaristes ? «On ne doit pas être naïfs. Oui, il y a une grande concurrence internationale, mais cette question des binationaux, je la vois comme une chance plus que comme un problème», répond le nouveau CSO, lequel entend bien se montrer pro-actif dans un autre domaine, celui de la mise en valeur des talents locaux. Afin, par exemple, qu’un joueur comme Winsley Boteli ne sente pas le besoin de partir en Allemagne alors qu’il n’a pas fini sa formation en Suisse.

Beaucoup de questions à se poser

Cette donnée-là est particulièrement compliquée, et la légitimité du débat n’est pas forcément perçue partout de la même manière. L’exemple de Johan Manzambi vient compliquer la position de l’ASF dans ce dossier, vu que le Genevois a eu grandement raison de partir à Freiburg à l’âge de 16 ans. Winsley Boteli a lui signé à Mönchengladbach avant de revenir en Suisse, tandis que d’autres comme Alessandro Vogt ont sagement gravi les échelons dans leur club avant de signer dans un grand championnat. Où est la vérité ? Et est-elle d’ailleurs la même aujourd’hui qu’il y a vingt ans? 

Granit Xhaka et Xherdan Shaqiri, qui ont grandi au FC Bâle avant de partir à la conquête de la Bundesliga, feraient-ils le même choix en 2026 qu’en 2010? Denis Zakaria a eu une brillante carrière en suivant la voie parfaite pour lui: Servette, YB, l'étranger. Ferait-il lui aussi le même choix aujourd'hui? Donner envie aux clubs suisses de miser sur les jeunes est une nécessité pour la Super League, mais servira-t-elle au final l’équipe nationale? L’une des missions de Marinko Jurendic est de se poser ces questions, d’y apporter des solutions et de les mettre en œuvre. Autant dire qu’il ne va pas manquer de travail dans les prochains mois et les prochaines années.

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