«On a aidé des jeunes qui tombaient dans la drogue»
A Dakar, ce club de basket survit pour le bien de son quartier

A Dakar, le SICAP Basket Club incarne toute l'âme populaire du sport sénégalais. Entre exil de talents, manque de moyens et coups du sort, ce club de quartier emmené par son cofondateur Cheikh Tidiane Goudiaby n'a jamais cessé de se battre pour les siens. Reportage.
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Sacrées championnes du Sénégal en 2009, les filles du SIBAC évoluent aujourd'hui en 2e division.
Photo: Lecteur de Blick
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Leo VonlanthenJournaliste Blick

La chaleur semble étouffante à Dakar en ce mardi après-midi, quand bien même le mercure ne dépasse pas les 30 degrés. Sans doute que la luminosité extrême participe, elle aussi, à cette sensation suffocante.

Pas de quoi freiner l’enthousiasme de la trentaine de personnes présentes ce jour-là sur le terrain du SICAP Basket Club (SIBAC), dans le quartier de la Liberté VI. Outre les joueuses de l’équipe féminine senior et les membres du staff du club, trois enfants âgés de 8 à 10 ans jouent à la mouche. Ablaye et Charlotte font soigneusement circuler la balle afin qu’Esmaïl ne puisse pas la récupérer. Ils ne peuvent pas s’empêcher de déborder sur le terrain, au risque d’agacer la dizaine de filles qui s’entraîne dur.

Le foisonnement qui s’est emparé de ce terrain n’a rien d’exclusif au basket. A Dakar, le sport est omniprésent, quelle que soit la discipline. Karaté, judo, taekwondo et – bien sûr – football: dans tous les quartiers de la capitale sénégalaise et à presque toute heure de la journée, coachs et animateurs enseignent à la jeunesse comment se surpasser.

«Avant, le sport était encore plus présent. Non seulement c’était gratuit pour les parents, mais les personnes qui entraînaient les enfants le faisaient bénévolement.» Ces paroles sont celles de Cheikh Tidiane Goudiaby. Cofondateur du SIBAC, puis coach à succès, l’homme illustre à la fois le boom qu’a connu ce club de quartier et les crises qui l’ont émaillé par la suite.

De joueur de quartier à coach de renom

Tout commence en septembre 1984, lorsque des jeunes du coin décident de doter la Liberté VI de son propre club. Ce sera le SICAP Basket Club, un nom proposé par le jeune Tidiane. Joueur prometteur, il devient entraîneur dès 1988 à la demande expresse de son président. «Moi, j’avais encore envie de jouer, mais il m’a assuré que j’étais un leader capable de faire beaucoup d’efforts et que le club avait besoin d’un coach comme moi.»

Aujourd'hui Cheikh Tidiane Goudiaby assiste à l'entraînement en qualité de spectateur.
Photo: Lecteur de Blick

Après un bref passage chez les juniors, il prend les rênes de l’équipe première. Parallèlement, il est nommé directeur technique. Sous sa houlette, le club bascule dans une autre dimension: «En 1992, j’ai pris les rênes d’un club qui avait toujours joué les play-outs. Mais dès que je les ai récupérés, on s’est mis à toujours jouer les play-offs. On est même passé à deux doigts de la finale en 1994.»

Rapidement, le SIBAC se retrouve victime de son succès: «Tous les cracks du club sont partis en Europe. Donc pendant un moment, j’ai préféré me retirer.» Tidiane vogue alors vers de nouveaux horizons. D’abord au Dakar Université Club, puis à l’AS BOPP, où il décroche un titre de champion du Sénégal. Après un passage au Mas de Fès, équipe la plus titrée du Maroc, il retrouve finalement son club de cœur en 2008.

Consécration et nouvel exil de talents

«A ce moment, ma famille ne voulait plus que je fasse du basket, mais la passion était trop forte. Je suis allé dire au directeur du club que je voulais reprendre les entraînements, mais juste pour la petite catégorie, comme ça au niveau de ma famille, personne ne le saurait. [rires]» En 2009, il accepte finalement de prendre la tête de l’équipe senior féminine et réalise un exploit historique en remportant le championnat du Sénégal dès la première année: «Tout ça sans avoir une seule internationale dans l’équipe», précise-t-il fièrement.

Mais ce succès est de courte durée: un nouvel exil des meilleures joueuses et des soucis de gestion interne poussent Tidiane à se retirer une nouvelle fois. Depuis, les deux équipes seniors ont connu la relégation. Le SIBAC s’offre tout de même une parenthèse dorée en 2022, avec la médaille d’or de l’équipe masculine de basket 3x3 aux Jeux islamiques de Konya, en Turquie.

Le drapeau du pays de la Teranga trône derrière le panier, alors qu'une joueuse s'apprête à effectuer un lancer franc.
Photo: Lecteur de Blick

Aujourd’hui, Tidiane assiste à l’entraînement en qualité de spectateur: il regarde les joueuses de l’équipe première faire un 5 contre 5 sur une seule moitié de terrain. «Ici, ici», crie l’une d’entre elles. La balle est alors interceptée par l’équipe qui défend. «J’étais démarquée», s’agace une ailière.

Un club revenu de loin

Le SIBAC tente péniblement de remonter après des années de galère. Preuve que tout n’est pas réparé: une équipe a aujourd’hui disparu des effectifs. «Chez les filles, il nous manque une équipe de cadettes [ndlr: 15-16 ans]», explique Tidiane. L’absence de moyens accordés par la fédération et par les autorités locales aux clubs de quartier comme le SIBAC déteint fortement sur la formation. «Certains coachs ne souhaitent pas entraîner sans qu’il y ait un intérêt sur le plan financier.»

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Cette culture du bénévolat, le club a déjà cherché à la remettre en question par le passé: «A un moment donné chez nous – passez-moi l’expression – mais les gens ont voulu péter un peu plus haut que leur cul. Dans ce club qui n’a pas les moyens, et qui ne reçoit aucune aide de la municipalité, des gens se sont permis à un moment de récupérer des jeunes et de leur donner un salaire. A court terme, ça a marché, mais ce n’était pas viable et il a fallu revenir au système initial, et donc maintenant il n’y a plus que des bénévoles qui viennent chez nous.»

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L’Etat a fait raser le terrain pour élargir la route qui traversait le quartier. Au fil des ans, certains ont fini par oublier qu’il y avait un club à la Liberté VI
Cheikh Tidiane Goudiaby, cofondateur du SICAP basket club
»

Outre les soucis d’argent, le SIBAC lutte encore à ce jour pour se relever d’un terrible coup du sort: «Un jour, l’Etat a voulu fluidifier la circulation en ville de Dakar, donc ils ont rasé le terrain pour élargir la route qui traversait le quartier.» Le club parvient à survivre grâce à l’aide d’une école voisine qui lui permet d’utiliser un terrain situé dans son enceinte. Seulement, ce nouvel antre n’est pas visible depuis la rue. Or, c’est justement la rue qui rend le sport, et particulièrement le basket, si populaire à Dakar.

Sans terrain accessible à tous, le nombre de supporters du SIBAC fond comme neige au soleil. «Au fil des ans, certains ont fini par oublier qu’il y avait un club dans le quartier de la Liberté VI.»

Un véritable foyer… sans murs, ni toit

Aujourd’hui, grâce à l’aide de l’institut qui l’avait accueilli, le SIBAC a enfin pu retrouver un véritable foyer – sans murs, ni toit pour le cacher. «On a senti l’effet tout de suite, se réjouit Tidiane. Dès lors que le terrain est devenu accessible, de plus en plus de jeunes sont venus. Et actuellement, on peut enfin renouveler un peu l’effectif.»

Un très jeune public est venu assister à l'entraînement des filles.
Photo: Lecteur de Blick

Avoir su regagner son aspect populaire: là est peut-être le plus grand exploit du SICAP Basket Club, au-delà même de ses prouesses sportives. Autour du terrain, où l’intensité de l’entraînement des seniors n’a pas faibli, au moins quatre générations se côtoient, de la petite Charlotte – qui est maintenant contrainte de faire la mouche – à Cheikh Tidiane Goudiaby.

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Le basketball est devenu un pan de la culture hip-hop qui fait que les jeunes s’y identifient beaucoup plus qu’à n’importe quel autre sport. Il y aura toujours des enfants qui auront envie de faire du basket dans la cour de récréation
Cheikh Tidiane Goudiaby, sur la position du basket par rapport au football et aux arts martiaux
»

Si les arts martiaux et – bien évidemment – le football sont incontestablement les sports rois au Sénégal, la balle orange n’en reste pas moins profondément ancrée dans la culture populaire. «Le basketball est devenu un pan de la culture hip-hop qui fait que les jeunes s’y identifient beaucoup plus qu’à n’importe quel autre sport, résume Tidiane. Il y aura toujours des enfants qui vont avoir envie de faire du basket dans la cour de récréation.»

Après de longues minutes à enchaîner les passes avec Esmaïl et à se jouer de Charlotte, le petit Ablaye finit par céder. Il se met alors à courir de toutes ses forces dans l’espoir de devenir la mouche la plus éphémère de la partie. Il aura tenu longtemps, prouvant aux côtés de ses deux camarades que la relève de ce basket populaire est d’ores et déjà assurée.

Un combat pour la survie

Tidiane, lui, est assis au bord du terrain. Après tant d’années à se donner corps et âme pour ce club, sa volonté est intacte. Aujourd’hui encore, il poursuit une mission, dont il n’entend jamais dévier: «La survie! C’est exactement ce pourquoi on est en train de lutter», s’exclame-t-il dans un rire qui n’enlève rien à la détermination de sa voix. «On ne lâche pas! Quand on est passionné, on se bat.»

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Ma plus grande fierté, c'est d’avoir pu aider beaucoup de jeunes qui n’avaient pas de perspectives d’avenir, sur qui personne ne comptait, et qui pour certains commençaient à tomber dans la drogue
Cheikh Tidiane Goudiaby, cofondateur du SICAP basket club
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Ses plus grandes fiertés? Il en dénombre deux. La première est sportive – et tellement compréhensible au regard de sa carrière: «C’est d’avoir gagné un titre de champion en 2009 avec ce club, auquel j’ai donné un nom et, chose remarquable, sans aucune fille internationale.»

Quant à la seconde, elle illustre à elle seule la flamme qui anime cet homme: «C’est d’avoir pu créer ce club, et d’avoir pu aider beaucoup de jeunes qui n’avaient pas de perspectives d’avenir, des jeunes sur qui personne ne comptait, des jeunes qui pour certains commençaient à tomber dans la drogue. Grâce au basket, ces jeunes-là sont devenus de véritables entrepreneurs. Ils ont pu voyager. Ils ont pu s’en sortir. Tout ça grâce au club que j’ai contribué à créer. C’est ma plus grande fierté.»

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