Le peuple suisse aura, sans doute en 2028, l'occasion de se prononcer sur les «bilatérales III», dont le Conseil fédéral vient, ce vendredi 13 mars, de transmettre les textes au Parlement. Le débat aura donc lieu sur la place que la Confédération doit, à l'avenir, jouer au sein de cette Europe à laquelle elle a toujours appartenu. Impossible, en effet, de délier notre histoire, notre géographie, notre économie et notre démocratie de notre voisinage immédiat et de nos interactions avec nos voisins, depuis que la Confédération moderne existe.
Ce débat, nous l'avons souvent dit ici, doit être passionné. Il doit aussi impérativement mobiliser la jeunesse suisse, dont l'avenir dépendra assez largement de ces accords, destinés à arrimer durablement l'Helvétie aux côtés d'une Union européenne amenée, sans doute, à s'élargir. Les «boomers», ceux qui bataillaient pour ou contre l'Espace économique européen (EEE) lors de la campagne référendaire de 1992, doivent apprendre à se taire. L'Europe de demain, celle que l'on voit tous les jours se confronter avec difficulté aux enjeux géopolitiques, numériques et militaires, sera ce qu'en feront les jeunes générations. La Suisse et son culte de la souveraineté n'y échappent pas : il faut avoir le courage de laisser les plus jeunes la façonner comme ils l'entendent. Car ce sont eux, et leurs enfants, qui seront concernés.
Un chemin sans retour
Une fois cette mise au point faite, une remarque s'impose dans la foulée de la transmission aux Chambres, par l'exécutif, du projet des «bilatérales III»: cette séquence sera, pour la Suisse comme pour nos voisins européens, assurément historique. En cas de victoire du «oui» comme en cas de victoire du «non», le pays se retrouvera embarqué sur un chemin en partie sans retour.
Approuver ces bilatérales, destinées à stabiliser les relations avec l'Union, aura pour conséquence d'intégrer davantage la Confédération dans le grand marché européen et dans toutes les politiques d'avenir qui définiront les décennies prochaines. Avec ce que cela comporte comme opportunités pour un pays prospère et innovant tel que la Suisse. Mais aussi avec son lot de risques, voire d'inquiétudes au vu de possibles déflagrations mondiales.
Le réduit helvétique
Refuser ces accords posera, à l'inverse, la question de la viabilité du «réduit helvétique», dont les voisins, lassés de passer des années à négocier avec Berne, seront tentés de s'éloigner. Le pari, dans ce cas, ne sera pas celui de l'adaptabilité. Il sera celui de la compréhension. Pourrons-nous toujours compter, en cas de réponse négative, sur la bonne volonté de nos voisins? Notre richesse actuelle sera-t-elle suffisante, demain, pour les convaincre de passer outre notre résistance forcenée aux efforts communs? Notre capacité à attirer les investissements, sur un aussi petit territoire chahuté par les vagues du monde, sera-t-elle intacte? En bref, les Suisses, s'ils disent non à ces bilatérales III, seront-ils compris, voire applaudis? Ou, à l'inverse, renvoyés à leurs frontières et à leur intransigeance?
Le «non» à l'EEE de 1992 a mis une décennie avant de commencer à être réparé, par les accords bilatéraux de 1999, puis ceux de 2004, complétés en 2008 par l'entrée dans l'espace Schengen. Nous n'en sommes plus là. Les «bilatérales III» ne sont pas une balise de plus posée sur le bord du chemin. Elles indiquent, ni plus ni moins, le sens de la route à prendre, à l'heure où les règles commerciales mondiales, le droit international et le multilatéralisme s'effondrent.
Un modèle performant
L'enjeu dépasse clairement celui de la seule relation avec l'Union européenne. Il s'agit de savoir si la Suisse, arc-boutée à juste titre sur le modèle qui l'a si bien servie, doit ou non accepter de faire partie, à long terme, d'une coalition dans laquelle elle sera bien placée pour garder sa voix et sa marge de manœuvre. Ou si, convaincue de sa capacité à défendre seule sa singularité, elle opte pour la voie solitaire à l'époque du retour des empires prédateurs.
Le débat à venir sur les «bilatérales III» ne dira pas seulement notre relation à l'UE. Il dira d'abord les leçons que nous tirons de notre propre histoire, forgée dans et par le monde d'hier.