Vous rêvez donc d'un monde où tous nos murs seront couverts de climatiseurs. Où nos immeubles d'affaires seront frigorifiés. Où nous pourrons, en entrant dans un centre commercial ou un bâtiment public, oublier la canicule ambiante et jouir d'une température redevenue fraîche, quitte à porter un petit pull en plein mois d'été.
Ce monde-là existe. Il est celui des riches pays pétroliers du golfe Persique et des pays émergents d'Asie du Sud et du Sud-Est. Il permet aux uns et aux autres d'être, malgré la chaleur de plus en plus écrasante qui les accable, des machines productives très performantes, prêtes à accueillir de très énergivores centres de traitement de données pour l'intelligence artificielle. Je pourrais aussi évoquer, bien sûr, une grande partie des Etats-Unis, addicts à la clim. Est-ce cela que l'on veut pour nous, les Européens, rassurés par le fait que les nouvelles technologies de climatisation, sans gaz fluorés, sont moins dangereuses pour le climat?
A l'abri des climatiseurs
Ceux qui répondent oui, comme vient de le faire le gouvernement français en annonçant un «plan clim» à 40 milliards d'euros, devraient d'abord voyager et se rendre compte de ce que cela veut dire. Des populations entières qui, à l'abri de leurs climatiseurs, ignorent la météo et adoptent un mode de vie ultra-consumériste. En Thaïlande, à Singapour, en Indonésie, ceux qui le peuvent – et ils sont de plus en plus nombreux – dorment sous des couettes comme s'ils étaient logés dans un refuge alpin!
Les modes d'alimentation ont changé, permettant aux industries agroalimentaires d'exporter leurs calories dans des sociétés où la chaleur tropicale dictait autrefois tous les gestes du quotidien. Les promoteurs et les architectes, misant sur la clim à outrance, livrent des bâtiments qu'une panne d'électricité rend invivables en quelques minutes. Est-ce cela que nous désirons, ce qui nous rendra encore plus énergivores? Et donc encore plus dépendants...
L'exemple de Singapour
Je me souviens d'une rencontre, à la fin des années 1990, avec l'ancien Premier ministre singapourien Lee Kuan Yew. Cet autocrate visionnaire, ancien communiste, jurait que la climatisation était l'invention la plus déterminante du XXe siècle, car elle avait permis à toute une partie de l'humanité de se mettre à produire comme les pays tempérés.
Exact! Incontestable! Mais la clim est aussi un très commode paravent. Elle permet de bétonner toujours plus. Elle permet de multiplier les façades de verre. Elle fait croire à des centaines de millions d'habitants des pays tropicaux qu'ils peuvent s'affranchir des lois de la nature. Elle nous permet de rester aveugles, dans notre confort artificiellement tempéré, aux conséquences de nos actes et de nos modes de production.
Si nous voulons, demain, que nos sociétés reproduisent les mêmes erreurs et que les inégalités climatiques soient toujours plus prononcées, alors équipons-nous en masse de refroidisseurs toujours plus performants. Mais ne ferions-nous pas mieux de réfléchir et de reconnaître, face aux défis du changement climatique, que la climatisation à fond ne sera jamais la solution?