La prix Nobel de la paix 2022 raconte son quotidien à Kiev
Oleksandra Matvïitchouk: «Chaque soir, on ne sait pas on se réveillera le lendemain matin»

Oleksandra Matvïitchouk, prix Nobel de la paix en 2022, a accepté de raconter son quotidien à Kiev. Interrogée par Blick, elle somme l'Europe d'agir au quatrième anniversaire de la guerre.
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Oleksandra Matvïitchouk et son organisation ont documenté plus de 100'000 crimes de guerre russes.
Photo: Keystone
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Lino Schaeren

Oleksandra Matvïitchouk, ce mardi 24 février marque le quatrième anniversaire de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. A quoi ressemble votre quotidien d'habitante de Kiev, notamment lorsque l'électricité et le chauffage sont coupés dans un froid glacial?
Rien ne peut être planifié, pas même les prochaines heures. Le manque permanent d'électricité, d'eau, de chauffage et de lumière contraint énormément de gens à être en mode survie. Des situations très simples deviennent de véritables casse-têtes.

Par exemple?
Par exemple, les mères ne savent pas comment réchauffer le lait de leur nouveau-né.

Avec votre organisation Center for Civil Liberties, vous documentez les crimes de guerre russes. Les attaques contre l'approvisionnement en énergie en font-elles partie?
Ce sont clairement des crimes contre l'humanité.

Si une alerte aérienne retentit à Kiev, vous refusez de vous rendre dans l'abri. Pourquoi?
Je ne veux pas vivre dans un bunker. Si je veux faire mon travail, je ne peux pas me ruer trois fois par nuit dans un abri. Je ne fais pas la promotion de ce comportement, j'essaie juste d'expliquer à quel point il est difficile de vivre ainsi.

Vous avez dit un jour: «Ce n'est qu'en restant à l'écart de l'abri que vous pourrez garder le contrôle de votre vie.»
Quand on ne dort pas parce que l’on passe la nuit entière dans un abri et que l’on doit travailler le lendemain, il faut prendre une décision.

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Sans réponse sur la façon d'arrêter Poutine, les négociations de paix dureront éternellement.
Oleksandra Matvïitchouk, prix Nobel de la paix en 2022
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C'est ce que vous avez fait. Vous n'avez jamais peur?
Depuis quatre ans, la Russie attaque de manière ciblée les habitations, les écoles, les églises, les musées et les hôpitaux. Chaque soir, on ignore si on se réveillera le lendemain matin. Si l’on ne s’y habitue pas, on ne peut pas continuer à vivre. C’est devenu la norme pour des millions de personnes en Ukraine.

L’Ukraine et la Russie ont repris des discussions sur une éventuelle paix récemment à Genève. Quel regard portez-vous sur ces pourparlers?
Cela ne mènera à rien. La question centrale reste sans réponse: quelles garanties de sécurité le président américain Donald Trump – ou n'importe qui d'autre – peut-il offrir pour dissuader Poutine d'occuper entièrement l'Ukraine? Sans réponse sur la façon d'arrêter Poutine, les négociations de paix dureront éternellement.

Trump fait monter la pression et exige la fin de la guerre d'ici juin...
Même si un document était signé, il ne s'agirait que d'une parenthèse dans la guère. C'est ce qui s'est passé après la conclusion des accords de Minsk en 2015. Tout le monde se souvient du comportement de Poutine pendant ces années de soi-disant paix: La Russie a violé le cessez-le-feu presque quotidiennement, transformé les territoires occupés – la Crimée et d’autres régions – en bases militaires, préparé son économie à de nouvelles sanctions, produit des munitions d’artillerie, enrôlé de force des Ukrainiens, renforcé et entraîné ses troupes, avant de finalement lancer une invasion à grande échelle.

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Beaucoup de gens en Europe ne veulent toujours pas comprendre qu'ils ne sont en sécurité que parce que les Ukrainiens continuent à se battre.
Oleksandra Matvïitchouk, prix Nobel de la paix en 2022
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En Europe, la lassitude grandit face à cette guerre. Beaucoup aspirent à la fin de ce conflit, même si cela implique des compromis douloureux pour l'Ukraine. Pouvez-vous entendre cela?
De nombreux Européens n’acceptent toujours pas la réalité. Sans doute parce qu’il est trop inquiétant d’admettre que Poutine n’a pas déclenché cette guerre uniquement pour conquérir un morceau supplémentaire du territoire ukrainien.

Mais plutôt?
Il veut occuper toute l'Ukraine – pour ensuite aller plus loin. Il voit l'Ukraine comme un pont vers l'Europe. Sa logique est d'ordre historique. Il pense à son héritage. Et beaucoup de gens en Europe ne veulent toujours pas comprendre qu'ils ne sont en sécurité que parce que les Ukrainiens continuent à se battre.

Est-ce là l'erreur d'interprétation fondamentale de l'Europe occidentale, même en 2026?
Il est très humain de refouler une réalité dangereuse.

Que voulez-vous dire?
Je peux le comprendre. Il est effrayant de réaliser que les décennies de liberté qui ont suivi la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'Union soviétique sont révolues. Que l'ordre mondial fondé sur la Charte de l'ONU et le droit international est en train de s'effondrer sous nos yeux. Les générations actuelles en Europe n'ont jamais eu à se battre pour la liberté. Mais soudain, c'est toute une vision du monde qui s'effondre. Il est donc naturel que les gens refoulent cette réalité aussi longtemps que possible.

Est-ce que cela vous frustre?
Je ne fais de reproches à personne. Beaucoup de gens en Ukraine ont vécu la même chose.

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Nous ne sommes pas les otages de l'histoire, nous sommes partie prenante de ce processus historique. Nous ne devons pas rester spectateurs, mais agir, y compris au sein de la société civile.
Oleksandra Matvïitchouk, prix Nobel de la paix en 2022
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La réalité de la guerre a-t-elle été longtemps refoulée en Ukraine aussi?
Au début, oui. La guerre était limitée à la Crimée et au Donbass. Beaucoup, à l'ouest du pays, ont essayé de l'ignorer. En 2022, tout le monde a compris qu’il n’existait plus aucun endroit sûr. Aujourd'hui, les missiles russes peuvent atteindre chaque recoin du territoire.

Quelle leçon en tirer?
Nous sommes des adultes. Nous ne sommes pas des enfants qui refoulent la réalité. Nous ne sommes pas les otages de l'histoire, nous sommes partie prenante de ce processus historique. Nous ne devons pas rester spectateurs, mais agir, y compris au sein de la société civile. C'est la leçon la plus importante à mes yeux.

Qu'est-ce qui donne à cette population civile ukrainienne, terrorisée depuis quatre ans, la force de continuer?
Trois choses. Premièrement, pour les Ukrainiens, la liberté n'est pas seulement l'autodétermination, mais la survie. Pendant trois siècles, nous avons fait partie de l'Empire russe, nous étions une colonie. La langue et la culture étaient interdites, les gens étaient persécutés. Si nous existons encore aujourd'hui, nous le devons à la ténacité des générations précédentes. Deuxièmement, nous n'attendons pas de sauveurs. Contrairement à de nombreuses sociétés européennes, nous n'avons jamais pu compter sur des institutions stables, ce qui fait qu'aujourd'hui encore, les gens prennent leurs responsabilités.

Et troisièmement?
Nous n'avons pas d'alternative. Dans les territoires occupés, les personnes qui ne se soumettent pas sont systématiquement exterminées. La langue et la culture sont interdites, les enfants déportés, les hommes enrôlés de force. Si la Russie occupe l'Ukraine, nous cesserons d'exister en tant que nation.

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Si Poutine peut s'emparer de la Crimée pour des «raisons de sécurité», pourquoi Trump ne pourrait-il pas s'emparer du Groenland?
Oleksandra Matvïitchouk, prix Nobel de la paix en 2022
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Les perspectives de reconquête de l'ensemble du territoire sont actuellement mauvaises pour les Ukrainiens. Les Etats-Unis font même pression pour que certaines régions soient cédées à la Russie.
Il ne s'agit pas simplement des territoires ukrainiens. C'est une simplification dangereuse. Il s'agit de l'ordre mondial. Si un Etat doté de l'arme nucléaire peut enfreindre la charte de l'ONU et déplacer les frontières par la force, d'autres se sentiront encouragés à en faire de même. Si Poutine peut s'emparer de la Crimée pour des «raisons de sécurité», pourquoi Trump ne pourrait-il pas s'emparer du Groenland?

Et pourtant, la libération de tous les territoires occupés ne semble pas réaliste...
Nous ne sommes pas naïfs. Nous savons que nous ne disposons pas, à l’heure actuelle, des moyens militaires pour reprendre tous les territoires. Mais cela ne signifie pas que nous devrions légitimer une occupation illégale. Ce serait une violation de la Constitution ukrainienne et du droit international.

Les populations concernées sont-elles oubliées de ces négociations sur les territoires?
Absolument. Les politiques parlent des territoires comme s'il s'agissait d'espaces déserts. Mais des millions de personnes y vivent sans la moindre protection. Je ne comprends pas pourquoi la dimension humaine est écartée de ces pourparlers de paix. La première année du second mandat de Donald Trump a été, jusqu’ici, la plus meurtrière pour la population civile ukrainienne.

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Nous avons besoin de la Cour pénale internationale et d'un tribunal spécial. (...) Un jour, même si ce n'est pas aujourd'hui, les criminels devront rendre des comptes.
Oleksandra Matvïitchouk, prix Nobel de la paix en 2022
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Vous avez rencontré des centaines de personnes ayant survécu à la captivité russe. Que vous racontent-elles?
Elles évoquent des tortures, de disparitions forcées, de viols, de mutilations. Des milliers de civils sont détenus illégalement. Je peux vous raconter l'histoire de ma collègue Viktoria Rochtchyna...

Cette journaliste ukrainienne a enquêté dans les territoires occupés par les Russes...
C'était une femme tellement courageuse. Viktoria a été enlevée, torturée, emmenée en Russie et tuée. Son corps est ensuite resté six mois en mains des Russes. Lorsqu'il a enfin été restitué, il lui manquait plusieurs organes: les yeux, une partie du cerveau, le larynx. Et personne n'en parle pas.

Les Russes pensent-ils qu'ils sont intouchables, qu'ils peuvent commettre des crimes en toute impunité?
Ils n'ont jamais été punis pour leurs crimes au cours des dernières décennies, que ce soit en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie ou ailleurs. Et la nouvelle administration américaine ignore totalement la dimension humaine, ce qui laisse la voie libre à la Russie.

Dans son plan de paix en 28 points, Trump voulait accorder une amnistie totale à Poutine et à d'autres criminels de guerre.
La justice n'est visiblement pas une valeur importante pour cette administration américaine. C'est précisément pour cela que nous avons besoin de la Cour pénale internationale et d'un tribunal spécial. Les crimes doivent être documentés avec précision et les auteurs identifiés. Nous y travaillons avec de nombreuses organisations locales. Un jour, même si ce n'est pas aujourd'hui, les criminels devront rendre des comptes.

Que signifie pour vous la justice?
Pour les victimes de cette guerre, elle a des significations différentes. Certaines veulent que les coupables soient clairement identifiés, d'autres exigent d'être indemnisés pour leurs pertes. Pour beaucoup, la justice consiste à connaître enfin la vérité sur ce qui est arrivé à leurs proches. Et d'autres encore souhaitent que leur souffrance et leur résistance soient entendues.

Vous êtes juriste, mais vous ne définissez pas la justice en termes d'Etat de droit...
La justice ne découle pas uniquement du droit pénal. Beaucoup de politiciens ne font référence à la justice qu'au passé et à l'avenir. Ils ne comprennent pas que la justice peut changer le présent.

Comment?
Les Russes font ce qu'ils veulent dans cette guerre parce qu'ils n'ont pas peur d'être tenus pour responsables. En documentant méticuleusement les crimes de guerre, nous rendons leurs actes, mais aussi leurs auteurs, visibles aux yeux de tous. Si les Russes commencent à douter de leur impunité, ils hésiteront davantage à faire preuve de brutalité.

Donc, une approche pénale quand même.
Aussi, oui. Avec des démarches juridiques, nous pouvons sauver plusieurs milliers de vies.

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Des pays comme la Suisse devraient (...) faire toute la lumière sur la manière dont des composants issus de leur production se retrouvent encore dans des drones et des missiles russes
Oleksandra Matvïitchouk, prix Nobel de la paix en 2022
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La Suisse présidera l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en 2026. Que peut-elle faire?
Pas grand-chose. En tant qu'organisation intergouvernementale, l'OSCE est limitée. Mais elle peut donner la priorité à la dimension humaine et permettre de former des alliances.

Et la Suisse?
Des pays comme la Suisse devraient aller plus loin dans les enquêtes sur le contournement des sanctions et faire toute la lumière sur la manière dont des composants issus de leur production se retrouvent encore dans des drones et des missiles russes qui tuent des Ukrainiens chaque jour.

Et l'espoir, que signifie-t-il à vos yeux?
En ukrainien, espoir se dit «nadiya». Ce mot se termine par «diya», qui signifie action. L'espoir n'est pas simplement la confiance que tout ira bien, mais la compréhension profonde que tous nos efforts ont une grande importance.

N'avez-vous jamais perdu l'espoir au cours de toutes ces années de guerre?
La guerre signifie douleur, pertes, mort. Moi aussi, j'ai perdu beaucoup de gens que j'aimais. Il est naturel de traverser différents états émotionnels.

Mais?
J'ai une amie, une écrivaine ukrainienne, qui m'a dit: «Quand nous sommes abattus, nous ne sommes pas découragés. Nous sommes dans des tranchées émotionnelles. Nous nous en retirons pour nous reconstruire. Puis nous reprenons notre combat.»

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