Le président américain Donald Trump a peut-être secoué Davos, mais un autre personnage s'est également mué en véritable vedette au Forum économique mondial (WEF): George Saravelos, responsable de la recherche sur les changes à la Deutsche Bank. Peu avant l'ouverture du WEF, il a publié un rapport qui s'est répandu comme une traînée de poudre dans le monde financier.
«L’Europe possède le Groenland, et elle détient également une part importante d’obligations du Trésor américain», a écrit l’économiste. L’Europe est le principal créancier des Etats-Unis. Les pays du continent détiennent des obligations et des actions américaines d’une valeur d’environ 8'000 milliards de dollars – soit près du double de ce que détient le reste du monde réuni, a-t-il précisé.
«Dans un contexte où la stabilité géoéconomique de l’alliance occidentale est profondément menacée, on peut se demander pourquoi les Européens devraient continuer à jouer ce rôle», a poursuivi George Saravelos. «Les événements de ces derniers jours pourraient entraîner un nouveau rééquilibrage face au dollar.»
Ce rapport faisait suite à la menace de Donald Trump d'annexer le Groenland et d'imposer des droits de douane supplémentaires aux pays qui ne le soutiendraient pas. Cette énième provocation a déclenché une série de réactions politiques, les Etats membres de l'UE ayant notamment accepté de suspendre l'accord tarifaire entre Bruxelles et Washington.
Des proches de Trump agacés
Mais rien ne semblait irriter davantage l'entourage de Donald Trump que les déclarations de l'analyste de change. Le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a déclaré mercredi au Forum économique mondial: «Cette idée selon laquelle les Européens vendraient des actifs américains provient d'un seul analyste de la Deutsche Bank.» Le PDG de la Deutsche Bank a précisé que la banque ne partageait pas l'avis de cet analyste.
Le discours de Donald Trump était très attendu mercredi après-midi. A la surprise générale, lors de son allocution de 70 minutes au Centre des congrès de Davos, il a déclaré qu'il n'aurait finalement pas recours à la force pour placer l'île arctique sous contrôle américain. Il est également revenu sur sa décision concernant les nouveaux droits de douane, indiquant être parvenu à trouver un «cadre» avec l'OTAN en vue d'un accord.
Ce n'est pas la première fois que le président américain retourne sa veste. Au printemps dernier, dans la roseraie de la Maison-Blanche, il avait menacé d'imposer des droits de douane exorbitants à la quasi-totalité des pays, avant de les suspendre brusquement peu de temps après. A l'époque déjà, les marchés avaient vivement réagi à ces annonces, les cours boursiers chutant temporairement.
Et pour cause. Trump s'était retrouvé déstabilisé par les revers subis par les obligations du Trésor. C'est aussi ce qui s'est produit cette semaine, alors qu'il était de passage à Davos.
La peur de Trump
Mais qu’est-ce qui inquiète tant Trump concernant les marchés obligataires? Les obligations constituent l’épine dorsale du système financier mondial. Le volume mondial de ces dettes négociables dépasse les 130'000 milliards de dollars américains. Les principaux débiteurs sont les Etats, et tout particulièrement les Etats-Unis. Les marchés obligataires sont essentiels à la politique budgétaire d’un gouvernement. Aucune politique ne peut leur être opposée. Pas même par le président américain.
On peut comparer les marchés obligataires au service des prêts d'une banque: ils fixent les taux d'intérêt et approuvent ou désapprouvent les projets de dépenses publiques. Les hommes politiques ont par ailleurs constaté leur influence bien avant Trump. James Carville, le stratège politique de Bill Clinton, a même déclaré qu'il souhaitait se réincarner en marché obligataire, car il «intimide tout le monde». C'est également de lui qu'est née la célèbre expression «L'économie, imbécile!».
Plus puissantes que les banques centrales
Les marchés obligataires sont plus puissants que les banques centrales. Si ces dernières peuvent officiellement fixer les taux d'intérêt à court terme, ce sont les investisseurs obligataires qui, sur la base de risques divers, déterminent les taux à long terme du marché en restreignant ou en augmentant leurs investissements. C'est le cas aux Etats-Unis: bien que la Réserve fédérale ait abaissé ses taux d'intérêt à sept reprises ces seize derniers mois, cela n'a eu que peu d'impact sur les taux hypothécaires. Au grand dam de Donald Trump, qui craint de perdre les voix de la classe moyenne, désormais incapable d'accéder à la propriété.
Le gouvernement américain et Donald Trump savent qu'ils dépendent des investisseurs étrangers pour financer leur dette. L'analyste George Saravelos l'a souligné dans son rapport. Rien que cette année, les Etats-Unis doivent refinancer environ un tiers de leur dette nationale, soit près de 10'000 milliards de dollars. Cela ne sera possible que si les Européens coopèrent.