Lorsque deux agents du FBI toquent à la porte de la maison de Roman Badanine à l'automne 2025 en Californie, ils sont souriants, mais leur message est inquiétant. Ils avertissent le journaliste russe de 49 ans exilé aux Etats-Unis, qui enquête depuis plus de vingt ans sur Vladimir Poutine et son entourage, que lui, sa femme et ses quatre enfants pourraient être la cible d'une attaque d'un «service de renseignement étranger».
«Je n'avais pas peur, mais j'étais surpris», raconte Roman Badanine à l'AFP, lors d'un entretien jeudi à Paris: «C'était la première fois que je rencontrais des agents du FBI». Roman Badanine a écrit avec son confrère russe Mikhaïl Roubine «Le Tsar en personne», ouvrage qui raconte sans tabou l'ascension politique et la vie privée de Vladimir Poutine, dont la traduction française est sortie le 17 septembre (éditions Les Arènes).
Basé sur des entretiens avec quelque 300 personnes, dont des membres du premier cercle du président russe, ce pavé de 800 pages démêle l'écheveau des mensonges, de la corruption, des liaisons extraconjugales et des liens avec le crime organisé sous Poutine.
L'ouvrage a récemment reçu le Grand Prix Strasbourg/Crédit Mutuel. Cette enquête, qui se lit «comme un roman d'espionnage», montre notamment «à quel point Vladimir Poutine est devenu prisonnier de son propre système», explique à l'AFP Mathilde Reumaux, co-secrétaire générale du Prix, en soulignant l'engagement des auteurs «qui n'est pas juste un mot, mais une question de vie et de mort».
«Pas stupide»
Cette reconnaissance a un goût amer. Pendant des années, Roman Badanine, fondateur du média d'investigation Proïekt, et son équipe ont documenté les abus de Vladimir Poutine, de son premier cercle et des services de sécurité russes. Pourtant une grande partie du monde a préféré regarder ailleurs, soutiennent les auteurs. Ce n'est que lorsque Poutine a envahi l'Ukraine que l'Occident y a enfin prêté attention. Autre source de frustration pour Roman Badanine: certaines analyses occidentales, qu'il juge de médiocre qualité, sur le fonctionnement de la Russie et de Poutine.
Il met en garde contre la tentation de sous-estimer le dirigeant de 73 ans, au pouvoir depuis 2000. «Il est devenu un sujet de moquerie. Mais malheureusement, Poutine n'est pas stupide. Et Poutine n'est, visiblement, pas lâche». Selon lui, la majeure partie de l'entourage du président russe souhaite que les combats en Ukraine cessent.
Les commandants sur le terrain comprennent «le prix de la guerre», dit le journaliste. «Personne ne nous raconte que des officiers du FSB disent à Poutine 'Attaquons la Lituanie' ou 'Allons jusqu'à Lviv' (ville de l'ouest de l'Ukraine, près de la frontière polonaise, ndlr)». Selon lui, Poutine est victime de ses propres ambitions: «Au départ, il voulait une victoire rapide pour renforcer sa position à tous les égards, à la fois chez lui et à l'étranger». Il voulait prouver qu'il était «un homme, un vrai», dit-il, employant le terme russe «moujik», aux fortes connotations machistes.
«Machine arrière» impossible
Quatre ans et demi après le début de ce qui est devenu le plus grand conflit armé en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale, la guerre en Ukraine ne montre pas de signe de fin prochaine.
Les pays européens craignent que le Kremlin aille encore plus loin, en réponse à leur soutien à Kiev. Poutine s'est braqué, affirme Roman Badanine: «Ce qu'il a en tête désormais? 'Tout le monde est contre moi. Je ne peux pas faire machine arrière'». Les deux auteurs ont quitté la Russie en 2021, après une perquisition de leur domicile par des agents du FSB, les services de sécurité russes. Ils travaillent actuellement à un documentaire sur le FSB.
Pour Roman Badanine, il faut démanteler ce service si la Russie veut un jour devenir une démocratie. Tant que cet organe héritier du KGB existera, il ne ramènera pas sa famille en Russie. «C'est la plus grande menace pour tout ce qui vit là-bas», estime-t-il. Son conseil au prochain président français, qui remplacera Emmanuel Macron après l'élection présidentielle l'an prochain? «Souvenez-vous que tout ce que vous faites avec Poutine sera, d'abord et avant tout, utilisé par Poutine pour renforcer son emprise sur le pouvoir en Russie».