Non, l'empathie n'est pas cassée
Pourquoi Punch le singe nous émeut plus que les humains qui souffrent?

Alors que le monde s'est ému de la tragédie du pauvre Punch, accroché à sa peluche, les tragédies humanitaires ne semblent pas toujours susciter les mêmes réactions. Sommes-nous réellement plus touchés par un singe que par le sort des êtres humains?
Punch, le petit macaque japonais rejeté par sa mère, a ému le monde entier en s'attachant à une peluche orang-outan.
Photo: Shutterstock
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Ellen De MeesterJournaliste Blick

Punch le singe ne saura probablement jamais qu'il a touché des millions d'humains en plein coeur, avec sa peluche orang-outan, désormais en rupture de stock dans le monde entier. Rejeté par sa mère au sein du zoo d'Ichikawa, au Japon, ce bébé macaque de 6 mois s'est vu contraint de chercher le réconfort qui lui était refusé auprès d'un «doudou». A peine les images en ligne, les réseaux sociaux s'étaient intensément émus et passionnés de cette tragédie. 

Heureusement, l'un des singes adultes partageant son enclos s'est pris d'affection pour le petit orphelin, allant jusqu'à le prendre, enfin, dans ses bras. Il aura donc suffi d'un câlin de singe pour que nous soyons rassurés, soulagés, comme délestés d'un poids. 

Et même si le bonheur retrouvé de Punch, jeune créature aussi innocente qu'irrésistible, est une chose merveilleuse, il semble bizarre que nous nous attendrissions à ce point pour un petit mammifère, alors que des confits armés déchirent le monde et brisent un nombre impensable de vies humaines. Pourquoi Punch fait-il un tel buzz, alors que tant de jeunes enfants souffrent en Ukraine ou à Gaza? Notre empathie est-elle à ce point distortionnée? 

Non, affirme le psychologue FSP Julien Borloz: «Bien sûr qu’on ressent de l’empathie pour les catastrophes humanitaires! Mais celles-ci font également surgir des émotions plus complexes. Devant la photo d’un enfant à Gaza, par exemple, il est impossible de ne pas être touché. Mais on peut aussi ressentir de la culpabilité, de la colère, de l’impuissance et de la honte. Cela amène beaucoup plus d’émotions potentiellement désagréables, qui diluent un peu l'attendrissement initial.»

Trop insoutenable pour notre conscience

L'histoire de Punch n'est donc pas plus touchante que celles d'êtres humains en pleine détresse. Elle représente juste un lieu plus «sûr» pour laisser notre empathie s'exprimer:

«Il est plus facile d’éprouver de l'empathie dans un contexte comme celui-là, car il ne nous force pas à tomber dans des pensées trop sombres, analyse Sarah Bezençon, psychologue FSP. Lorsqu'on découvre des images atroces d'enfants dénutris, c'est tellement insoutenable que notre cerveau peut enclencher un réflexe de déni, pour se protéger.» Selon notre experte, ces réalités nous renvoient à l'image d'un monde criblé d'atrocités, ainsi qu'à notre propre impuissance, très difficile à accepter face à de tels contextes. 

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Un sentiment d'impuissance insupportable

«On remarque un sentiment de désespoir et de déprime générale quant à l'état du monde, souligne la psychologue. Les campagnes caritatives tentent d'éveiller les consciences, pour susciter des réactions, mais la vérité est que beaucoup de personnes se sentent démunies, en raison de leur impuissance. A moins de s'engager sur le terrain ou d'envoyer de l'argent, notre marge de manoeuvre est malheureusement très limitée.» Punch, dans son zoo japonais, a cela de rassurant qu'il est entouré par des professionnels et soigné, si besoin: cette même impuissance douloureuse n'est pas aussi présente, dans le cas du petit singe. 

«Face à une campagne caritative, on est évidemment touché par la cause, mais comme le but est souvent de nous demander de l’argent, on peut aussi s’interroger quant à la somme qu’on veut envoyer ou culpabiliser si on décide de ne rien donner, poursuit Julien Borloz. Cela amène beaucoup plus d’émotions potentiellement désagréables, qui diluent un peu l'attendrissement initial.»

D'autant plus que ces images déchirantes sont vite «banalisées» dans la mesure où on y est souvent confronté, dans des lieux publics: «Ce sont, hélas, des choses qu’on voit tout le temps, que les associations humanitaires médiatisent énormément, observe Sarah Bezençon. Alors que le récit de ce petit singe, ce n’est pas quelque chose qu’on voit tous les jours.» 

Programmés pour s'émouvoir de ce qui est mignon

Sans oublier que la cause animale est souvent sacralisée et que notre cerveau est conçu pour s'attendrir face à ce qu'il perçoit comme étant mignon: «Si nous sommes naturellement enclins à trouver les bébés adorables, c'est parce que la nature nous a programmés ainsi, afin de protéger les êtres plus vulnérables, explique la psychologue. Ils symbolisent une forme d’innocence, un concentré de vulnérabilité absolue, et cela active cet élan protecteur, qui assure leur survie.»

Nous avons également tendance à projeter des idées très humaines sur les animaux, ce qui nous pousse à s'y identifier: «En voyant Punch, on peut le comparer à nos propres bébés humains, poursuit Sarah Bezençon. D'autant plus qu'il s’accroche à une peluche, une production humaine. Et qu'on peut projeter sur Punch certains de nos propres vécus, en lien avec le rejet, le besoin de réconfort et l'appui sur une figure protectrice, qui nous offre un abri et un rempart contre la dureté du monde.» 

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