Le gouvernement sénégalais a qualifié de «tragédie» la mort lundi d'un étudiant dans une grande université de Dakar qui provoque l'émoi dans le pays, reconnaissant des «actes de violence» des forces de défense et de sécurité lors de leur intervention musclée sur le campus. Les étudiants des universités sénégalaises protestent régulièrement ces dernières années contre des retards de paiement de leurs arriérés de bourse, des manifestations émaillées de heurts ponctuels avec la police. Les graves difficultés économiques auxquelles fait face le Sénégal depuis de longs mois plombent encore plus le quotidien de nombre de Sénégalais, en particulier les jeunes.
Lundi, un étudiant en médecine, Abdoulaye Ba, est décédé des suites de ses blessures après l'intervention des forces de défense et de sécurité (FDS) à l'emblématique Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), où des étudiants avaient lancé un mouvement de contestation depuis plusieurs jours pour réclamer le paiement de leurs arriérés de bourses. Réputée en Afrique de l'Ouest, l'UCAD accueille plusieurs dizaines de milliers d'étudiants. «Ce qui s'est passé hier (lundi) constitue une tragédie», a déclaré mardi en fin de journée lors d'un point de presse le ministre sénégalais de l'Intérieur Mouhamadou Bamba Cissé à propos du décès du jeune étudiant.
«Il y a eu des actes de violence qu'on a constatés de part et d'autre, et des actes qu'on a vus émanant des forces de défense et de sécurité. En tant que supérieur (hiérarchique), c'est des actes que je ne peux pas cautionner», a-t-il lancé. «Il ne devrait plus y avoir de bavures policières au Sénégal», a-t-il ajouté, affirmant qu'une enquête avait été ouverte, qui pourrait aboutir à des «sanctions».
Il a fait état de 48 blessés du côté des forces de l'ordre, sans évoquer le nombre de blessés côté étudiants. Concernant l'intervention des FDS dans l'université, le ministre a assuré que ses services avaient reçu des «renseignements précis montrant que certaines personnes allaient s'en prendre aux infrastructures du campus social» de l'université.
«On en a marre»
Il a affirmé que des étudiants avaient commencé «à s'en prendre au restaurant» universitaire lundi matin pour l'endommager, et justifié ainsi l'intervention des FDS pour «protéger» les biens publics, accusant en outre certains étudiants de détenir des grenades lacrymogènes et d'avoir confectionné des cocktails Molotov. Après ces heurts, les autorités ont fermé mardi et ce «jusqu'à nouvel ordre» le «campus social» (cité universitaire, ndlr) de l'UCAD, forçant des centaines d'étudiants vivant dans des logements sur le site du campus à faire leurs bagages et à quitter l'université.
Un collectif a affirmé sur les réseaux sociaux que 105 étudiants seraient actuellement détenus dans le commissariat central de Dakar. Des vidéos filmées par des étudiants et diffusées sur les réseaux sociaux dans la nuit de lundi à mardi témoignent de la violences des heurts à l'UCAD entre forces de sécurité et étudiants. Sur certaines images, des membres des forces de sécurité sont visibles en train de pénétrer dans l'enceinte de l'université, tirant du gaz lacrymogène dans les pavillons tandis que des étudiants ripostent avec des jets de pierre.
«Le gouvernement doit se ressaisir»
Le collectif des amicales de l'UCAD a de son côté affirmé que Abdoulaye Ba avait «été brutalement torturé à mort par les policiers», selon un communiqué transmis à l'AFP. Le collectif, qui avait décrété une journée noire sans manifestations lundi, accuse les forces de l'ordre d'avoir «tiré sur des étudiants» et d'avoir «défoncer les portes des pavillons en tabassant les étudiants».
«Le gouvernement doit se ressaisir et prendre des décisions pour que cette situation ne se répète plus. Parce qu'on en a marre...», a lancé à l'AFP Oumar Ba, 26 ans, étudiant en mathématiques, aux abords de l'université. «Notre camarade Monsieur Ba est décédé hier. Nous ne voulons pas cette sorte de chose... Ca doit être réglé une bonne fois pour toutes», a renchéri Omzi Diaw, étudiant de 24 ans. Plusieurs organisations de défense des droits de l'Homme ont exprimé leur «profonde préoccupation face à la persistance des violences dans les universités publiques sénégalaises depuis plusieurs mois».
Les étudiants en colère reprochent au gouvernement de vouloir supprimer définitivement le paiement de leurs arriérés de bourse. Le calendrier universitaire connaît depuis plusieurs années des perturbations provoquant un chevauchement entre les différentes années académiques. A cause de cette situation, les étudiants boursiers peuvent rester des mois sans percevoir leurs bourses.
Au Sénégal, environ 75% de la population a moins de 35 ans. La victoire de Bassirou Diomaye Faye et du parti Pastef à l'élection présidentielle de 2024, porté au pouvoir par la promesse d'une rupture, a suscité un grand espoir chez une jeunesse fortement engagée dans le combat qui a mené au pouvoir ce parti. Malgré l'élection des nouvelles autorités, la problématique de l'insertion des jeunes est toujours d'actualité en 2026.