Ces deux hommes décideront de l’issue de la seconde présidence de Donald Trump, entamée le 20 janvier 2025. Le premier, Tom Homan, 64 ans, est un ancien shérif promu par l’actuel locataire de la Maison-Blanche au poste de «tsar» des frontières et de la lutte contre l’immigration clandestine, après avoir servi sous l’administration de Barack Obama et avoir été décoré par l’ancien chef de l’Etat démocrate.
Le second, Jeffrey Epstein, retrouvé «suicidé» dans sa cellule new-yorkaise en août 2019, est enterré au cimetière juif de Palm Beach, en Floride, à quelques kilomètres de sa splendide résidence du 360 El Brillo Way, à proximité du golf de Mar-a-Lago, où Donald Trump passe une grande partie de son temps. Tom Homan, solide carrure et menton d’acier, est le rempart présidentiel. Jeffrey Epstein, défunt prédateur sexuel au sourire carnassier, est celui qui peut faire tomber POTUS (l’acronyme de President of the United States) dans le précipice de l’opprobre et de la disgrâce, au fur et à mesure des révélations et des noms qui sortent des millions de documents mis en ligne par le Département de la Justice (DOJ).
Deux destins américains
Raconter le destin de ces deux personnalités, dans les Etats-Unis de 2026 qui peuvent à tout moment frapper l’Iran des ayatollahs – si les nouvelles négociations prévues à Genève ce mardi 17 février échouent – revient à éclairer deux faces de l’ancien promoteur immobilier réélu, le 6 novembre 2024, à la tête de la première puissance mondiale.
Direction Minneapolis, la grande ville du Minnesota, au nord des Etats-Unis, où les affrontements entre les milliers d’agents fédéraux de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) avaient pris une tournure dramatique après le meurtre, par ces derniers, de deux citoyens américains blancs: Renée Good, 37 ans, tuée le 7 janvier 2026 au volant de son véhicule après avoir refusé d’obtempérer à un barrage routier, et Alex Pretty, 37 ans également, tué le 24 janvier dans une échauffourée avec ces policiers fédéraux masqués et lourdement armés, tels des commandos des forces spéciales. C’est là que Tom Homan, envoyé sur place au plus fort de la mobilisation populaire anti-ICE, a peut-être sauvé le mandat de Donald Trump, en évitant la guerre civile malgré les attaques répétées du président contre les élus de cette métropole acquise aux démocrates. Presque un mois après la mort d’Alex Pretty, la ville est redevenue calme, et les commandos de l’ICE l’ont désertée. Même si, officiellement, la traque à l’immigration clandestine se poursuit à grande échelle aux Etats-Unis.
Raconter Tom Homan, comprendre d’où il vient et s’attarder sur son rôle dans une administration dominée par les partisans d’une lutte impitoyable contre les onze millions de clandestins présumés vivant aux Etats-Unis (l’actuel gouvernement affirme en avoir interpellé déjà un million, alors que les organisations spécialisées parlent de centaines de milliers) dit pourquoi la paix en Amérique dépend aujourd’hui en partie de son action.
L’obsession de la frontière
Originaire de New York (comme Trump), Thomas Douglas Homan a servi comme shérif en Arizona, en Californie et au Texas. Son obsession professionnelle? La frontière avec le Mexique, que l’actuelle administration s’enorgueillit d’avoir aujourd’hui verrouillée, interdisant tout passage d’illégaux. Sa conviction? L’Amérique MAGA (Make America Great Again), qui a réélu Trump en 2024, jugera l’actuel pouvoir exécutif sur ses deux principales promesses domestiques: la fin de l’inflation et la lutte sans merci contre les clandestins (arrêtés, envoyés dans des prisons spéciales puis, si possible, expulsés vers leurs pays d’origine ou vers des pays tiers aussi divers que le Salvador, le Rwanda, l’Ethiopie ou le Soudan du Sud).
Mais gare: à Minneapolis, l’une de ces villes autoproclamées «sanctuaires» que Tom Homan déteste, tout a déraillé. Les agents de l’ICE ont tiré pour tuer sur deux citoyens américains. Leur responsable opérationnel dans le Minnesota, Gregory Bovino, a été aussitôt assimilé à un chef de la Gestapo nazie par une partie de la population. D’où une nécessité: faire retomber la tension. «Tom est un pragmatique, nous expliquait durant la campagne présidentielle Matt Grossman, professeur de sciences politiques à l’Université du Michigan et spécialiste du Parti républicain. C’est un homme de droite qui veut faire respecter l’ordre, mais qui sait jusqu’où ne pas aller. Dans ce pays où 50 millions de citoyens possèdent officiellement une arme à feu, il a conscience du risque d’explosion.»
Envoyé en urgence à Minneapolis fin janvier, l’intéressé a agi comme Donald Trump déteste le faire en public: avec discernement. Côté pile: une campagne de communication tous azimuts pour dénoncer, sur les réseaux sociaux, le fait que la seconde victime des agents de l’ICE, Alex Pretty, infirmier urgentiste, s’en était pris à un véhicule de police et, surtout, portait (légalement) un pistolet automatique. Une pluie d’images montrant l’activiste pro-migrants en train de casser à coups de pied le phare arrière d’une voiture policière a ainsi inondé Internet pour relativiser la bavure commise par les agents fédéraux, souvent mal formés et attirés par une prime à l’embauche de 50'000 dollars.
Bovino le « nazi »
Côté face: le retrait immédiat de Greg Bovino, devenu le visage de l’arbitraire et de la terreur, puis une rencontre avec le gouverneur démocrate Tim Walz, ancien colistier de la candidate à la présidence Kamala Harris. Objectif pour Tom Homan? Calmer le jeu entre les agents de l’ICE et les forces de police locales, tout en rappelant aux autorités de l’Etat qu’un énorme scandale de fraude aux aides sociales, au sein de la communauté somalienne du Minnesota, est loin d’être terminé.
«Homan a fait du chantage, comme Trump. Il a dit à Walz: “Faites retomber la tension et on ne vous présentera plus dans les médias républicains, genre Fox News, comme des élus corrompus”», juge, au téléphone, un reporter du «Minnesota Tribune». Donald Trump, lors de sa conférence de presse du premier anniversaire de son investiture, le 20 janvier, avait montré au monde entier des affiches de présumés criminels étrangers recherchés dans le Minnesota. Il avait ensuite parlé à Davos de 19 milliards de dollars d’aide sociale évaporés, chiffre totalement fallacieux. Tom Homan a utilisé cela à son avantage: «Personne aux Etats-Unis ne veut une nouvelle guerre de Sécession, poursuit notre interlocuteur. Homan a dit les mots que les gens attendaient: ouverture d’une enquête, départ d’une partie des agents de l’ICE, accalmie médiatique. Je ne serais pas surpris qu’il remplace bientôt son incendiaire patronne, la ministre de l’Intérieur Kristi Noem, qui, elle, a justifié le pire et n’a pas eu un mot de compassion pour les victimes.» Même des soutiens de premier plan du président, tel le blogueur vedette Joe Rogan, ont d’ailleurs pris leurs distances…
Epstein, ce fantôme
C’est là qu’intervient le deuxième homme qui peut couler – ou sauver – Donald Trump. D’autant que chaque jour apporte son nouveau lot de révélations problématiques, suite à la mise en ligne de millions de documents par le Département de la Justice, après le vote par le Congrès d’une loi spécifique le 18 novembre 2025.
Pour le président des Etats-Unis, qui fut jadis un de ses familiers à New York, Jeffrey Epstein est le fantôme à la fois le plus utile et le plus dangereux qui soit. Son réseau pédocriminel, qu’il dirigeait dans les années 1990-2000, avait fait de lui le fournisseur attitré de jeunes filles, souvent mineures, à des personnalités financières et politiques aux Etats-Unis. Or l’actuel locataire de la Maison Blanche a promis durant sa campagne de publier tous les documents accumulés par des années d’enquête à tous les échelons de la justice américaine. Une promesse à laquelle tient par-dessus tout la frange religieuse et «morale» de son électorat MAGA, surtout dans les Etats sudistes de la «Bible Belt» (la ceinture de la Bible).
Epstein, retrouvé mort pendu en prison à 66 ans, avait été une première fois condamné à 18 mois de prison en juin 2008. Il avait de nouveau été arrêté et incarcéré en juillet 2019. Des millions de documents ont été accumulés. Ce sont eux que le Département de la Justice (DOJ) de l’administration Trump a entrepris de mettre en ligne par salves. Un moteur de recherche permet d’y retrouver n’importe quel nom, y compris – par exemple – celui de Genève, Lausanne ou UBS. Des millions de courriels, de notes, d’articles de presse.
Trump jure qu'il n'a rien fait
Trump jure que rien, dans ce fatras, ne le compromettra. Sauf que son nom revient des milliers de fois. Sauf que des messages électroniques ont été publiés, puis retirés par le DOJ. Sauf que des images des années 1990-2000 montrant Donald Trump avec de très jeunes femmes circulent depuis des mois. Et que, depuis la mi-février, une liste de noms circule, laquelle comporte de nombreux membres de son administration ou des ténors du mouvement MAGA ayant été en contact avec Jeffrey Epstein par e-mail, ou directement.
L’ex-compagne de l’homme d’affaires pédocriminel, Ghislaine Maxwell, aujourd’hui incarcérée après sa condamnation à 20 ans de détention pour «exploitation sexuelle», a été pour sa part de nouveau auditionnée par la Commission spéciale du Congrès, le 10 février. Sans surprise, celle qui est aujourd’hui détenue dans un centre pénitentiaire au Texas s’est murée dans le silence, s’abritant derrière le Ve amendement de la Constitution, qui permet de se taire pour ne pas s’autoincriminer. Mais elle a promis de tout dire si Donald Trump lui accorde sa grâce, ce que la porte-parole de la Maison-Blanche a aussitôt démenti.
Deux Amériques
Epstein-Homan: deux Amériques? Non. Un seul pays confronté, un an après l’investiture de Donald Trump le 20 janvier 2025, à deux réalités susceptibles de faire encore plus plonger sa popularité et de ruiner son action présidentielle, à quelques mois des élections législatives cruciales de mi-mandat.
La première réalité est celle d’une police fédérale anti-immigration qui se comporte comme une milice à la solde du pouvoir. La seconde est celle d’un scandale d’Etat qui peut, au fur et à mesure que les documents Epstein sont épluchés, engloutir toute l’administration et peut-être discréditer Trump lui-même, dont le nom se trouve cité des dizaines de milliers de fois. Que va donc en déduire l’Amérique MAGA, celle qui a cru en Trump, sans avoir d’illusion sur le comportement de ce président si fantasque, obsédé par l’argent et le profit pour sa famille? «Trump est un peu dingue. On le sait. C’est un macho invétéré. Mais il aime l’Amérique et il nous défend. Il veut nous protéger des immigrants et de la Chine», nous répétaient souvent ses électeurs sur les routes des Etats-Unis durant la campagne.
Epstein, un fantôme très génant
Vrai? Faux? Ce chef de l’Etat, qui se vantait, au faîte de sa popularité comme vedette de la télé-réalité, «de prendre les filles par la chatte…», a-t-il, lui aussi, abusé de mineures? Ou a-t-il justement, comme il l’affirme, rompu avec son ex-ami Epstein parce qu’il ne le jugeait plus fréquentable? D’autres théories du complot refont surface. On parle des connexions entre Epstein et les services secrets israéliens et russes. De faveurs politiques achetées à coups de millions de dollars. Tandis qu’à Minneapolis, les résistants anti-ICE n’ont pas démonté leurs barricades pour interdire aux agents fédéraux l’accès aux quartiers populaires.
Tom Homan l’a promis: Trump tiendra sa parole. Laquelle? Celle prononcée dans un entretien au «New York Times». Le président des Etats-Unis avait alors dit qu’il ne connaissait qu’une limite à son action. La limite suprême: celle de sa propre «moralité».