«Je ne me sens pas en sécurité»: Pierre, médecin indonésien, est homosexuel mais le cache, y compris à ses parents, car il dit vivre dans une crainte permanente à mesure qu'une vague anti-LGBT+ gagne le vaste archipel. L'Indonésie a connu récemment une série d'agressions visant des femmes transgenres et des personnes homosexuelles, poussant une communauté habituée de longue date à vivre dans l'ombre à se replier encore davantage dans la clandestinité.
Le cadre s'est resserré: le président Prabowo Subianto a édicté l'an passé une réglementation qualifiant la culture LGBT+ de «menace non militaire», des responsables publics multiplient les propos dénigrant cette communauté et des élus islamiques ont déposé au Parlement des propositions de loi – en cours d'examen – visant à criminaliser la «déviance» sexuelle.
«Je m'autocensure sur les réseaux sociaux. Avant de republier certaines photos, je me demande si elles pourraient susciter des questions» au sujet de mon orientation sexuelle, a confié à l'AFP Pierre, jeune médecin originaire de l'île de Java, qui utilise un pseudonyme pour raisons de sécurité.
Des «chasseurs de Boti»
Les personnes LGBT+ sont depuis longtemps des parias dans le pays à majorité musulmane le plus peuplé au monde. Il n'existe pas de statistiques officielles, mais selon les organisations de défense des droits, la violence, tant verbale que physique, n'a jamais atteint un tel degré.
Ces dernières semaines, Amnesty International Indonésie a signalé des agressions contre une dizaine de femmes transgenres à Bogor, près de Jakarta. Sur les réseaux sociaux prospèrent des vidéos de jeunes hommes se faisant appeler «chasseurs de Boti» – un terme indonésien péjoratif désignant les hommes gay –, qui parcourent les rues en brandissant des pancartes anti-LGBT+.
Le groupe de défense des droits LGBT+ Arus Pelangi a recensé 94 cas de violence impliquant 141 victimes en 2024 et 2025. «Il ne s'agit là que du nombre de cas qui nous ont été signalés», relève Echa Waode, porte-parole du groupe. «Pouvez-vous imaginer combien de cas ne l'ont pas été?»
Manoeuvre de diversion
Pour Usman Hamid, directeur exécutif d'Amnesty International Indonésie, l'offensive des autorités contre la culture LGBT+ relève d'une manoeuvre de diversion politique. «Ainsi, au lieu de s'en prendre au gouvernement, les gens finissent par blâmer celui que l'on désigne comme bouc émissaire», relève-t-il auprès de l'AFP.
Les conséquences sont bien réelles. En juin, des étudiants de Jakarta ont organisé des rassemblements pour réclamer l'exclusion d'un camarade aperçu en train d'embrasser un autre homme sur le campus.
Pour le docteur Pierre, la situation est si grave qu'elle va jusqu'à mettre la santé des gens en péril. «Les personnes queer ont de plus en plus peur de se rendre dans des établissements de santé» en ce qui concerne les maladies sexuellement transmissibles. «Cette discrimination peut réellement affecter la santé des gens. Il peut même s'agir d'une question de vie ou de mort», assure-t-il.
La militante Dania Joedo a affirmé à l'AFP qu'il n'est pas rare que des personnes LGBT+ soient déshabillées de force ou aspergées d'urine. «La société accepte le discours selon lequel la violence à l'encontre des groupes queers peut être banalisée», explique cette femme trans.
«Nous voulons éliminer les LGBT+ d'Indonésie»
Pour Dede Tresna Wiyanti, anthropologue à l'université Padjadjaran, «l'opposition aux personnes LGBT+ n'est pas nouvelle» car «la plupart de nos religions nationales s'opposent à leur existence», dans ce pays de 284 millions d'habitants comptant 90% de musulmans, les 10% restants se déclarant chrétiens, hindouistes, bouddhistes ou confucianistes.
Le ton des conservateurs religieux et politiques se fait toutefois de plus en plus radical. «Nous voulons éliminer les LGBT+ d'Indonésie», martèle auprès de l'AFP Indra Zulfanudin, fondateur d'un groupe de jeunes se faisant appeler «Bogor Clean LGBT+», estimant que cette communauté a «une mauvaise influence, surtout sur les adolescents».
Le ministre indonésien chargé des Droits de l'homme et de l'Immigration, Yusril Ihza Mahendra, assure cependant que le décret présidentiel d'octobre 2025 ne vise pas les personnes LGBT+ en tant qu'individus. «Nous respectons leurs droits et leur existence... Il ne doit y avoir ni discrimination, ni persécution, ni violence, ni menaces à l'encontre des personnes classées LGBT+», dit-il à l'AFP.
«Ce qui est présenté comme une 'menace non militaire', c'est la propagande diffusant l'idéologie et le mode de vie LGBT+. C'est ça que le gouvernement tente de contrer», ajoute-t-il. Mais pour Pierre, le vécu quotidien ne ment pas. «Je suis fier de mon héritage indonésien. Mais aujourd'hui, je réalise que mon amour pour ce pays n'est peut-être pas réciproque».