Nicolas Sarkozy le sait: le jugement en appel qui tombera le 30 novembre, dans l’affaire des fonds libyens présumés de sa campagne présidentielle de 2007, décidera de sa trace dans l’histoire. L’ancien chef de l’Etat français a, pour rappel, été déclaré coupable d’«association de malfaiteurs» en première instance et condamné à cinq ans de prison ferme le 25 septembre 2025.
Il avait alors effectué une peine de prison d’une vingtaine de jours, dont il a aussitôt tiré un livre, Journal d’un prisonnier. Cette fois, l’enjeu est encore plus grave: l’accusation a en effet à nouveau requis sa condamnation pour «association de malfaiteurs», mais aussi pour «corruption, recel de détournement de fonds publics et financement illégal de campagne». Trois délits dont les juges, à l’issue de son premier procès, l’avaient relaxé faute d’éléments probants.
Fin du procès en appel
Lorsque le président du tribunal l’a appelé à la barre, mercredi 27 mai, pour le dernier jour de son procès en appel, l’ex-président de la République (2007-2012) a repris la partition de l’innocence qu’il joue à chacune de ses comparutions devant la justice.
«Je me suis battu, j’ai mis une énergie que peut-être la cour peut imaginer. J’ai assumé, j’ai argumenté. Ma vie a été scrutée et rien n’a été trouvé (…) On a dit que j’étais quelqu’un qui était au-dessus des lois. Mon Dieu, si vous saviez, monsieur le président! Je demande à être jugé pour ce que j’ai fait, pas pour ce que je suis», a-t-il asséné.
Objectif: convaincre les magistrats que l’argumentation selon laquelle il ne pouvait ignorer les motivations financières de ses émissaires envoyés en Libye pour y rencontrer le colonel Kadhafi en 2005 n’est absolument pas validée par les faits connus et vérifiés. «Sarko» exige, en somme, d’être jugé sur la base de preuves et non sur l’intime conviction des juges. Alors que, dans cette affaire des fonds libyens, tout a été fait pour effacer ou dissimuler les traces écrites des flux d’argent pourtant avérés entre Tripoli et Paris.
La crédibilité, point central
Résultat: tout repose, une fois encore, sur la crédibilité de Nicolas Sarkozy, dont l’ancien collaborateur le plus proche, Claude Guéant – absent du procès en appel pour raisons de santé – a révélé lors des auditions plusieurs documents démontrant que l’ex-locataire de l’Elysée suivait de près ses pérégrinations libyennes.
Crédibilité d’un homme qui, en 2007, a remporté l’élection présidentielle avec 53,06% des voix contre 46,94% pour son adversaire socialiste Ségolène Royal. Match politique plié, sans contestation possible. Alors pourquoi aurait-il triché en puisant dans des fonds de campagne secrets, en liquide, en provenance de Libye?
Lors de ce procès en appel, il a été question d’une somme pouvant atteindre 20 millions d’euros en espèces, qui auraient transité via des intermédiaires autrefois basés à Genève, comme les coaccusés Alexandre Djouhri ou Wahib Nacer.
«On a osé dire que j’avais été élu en mai 2007 dans une élection biaisée», a plaidé Nicolas Sarkozy, lui-même avocat. «Ces électeurs ont-ils donc été abusés par l’argent – que vous n’avez pas retrouvé – de monsieur Kadhafi? Monsieur le président, je vous le dis droit dans les yeux: je n’ai pas trahi la confiance des Français. Je tiens parce que je suis innocent.»
Toujours influent
Le problème, pour «Sarko», toujours influent en France au sein de la droite conservatrice héritière du gaullisme, reste son incapacité à démontrer ses cris d’innocence. L’ancien président, qui affirme ne pas avoir puisé dans des fonds occultes en 2007, a déjà été condamné pour dépassement illégal du budget autorisé de campagne lors de sa tentative de réélection en 2012: un an de prison, dont six mois ferme, sur la base de surfacturations avérées.
Logique aussi de s’interroger sur ses liens avec le colonel Kadhafi après la réception en grande pompe de celui-ci à Paris, où il avait même été autorisé à planter sa tente bédouine en décembre 2007, quelques mois après l’arrivée de Sarkozy à l’Elysée.
Logique, enfin, de se demander si la disparition des preuves n’a pas été orchestrée, compte tenu du déclenchement de la guerre en Libye en août 2011, à l’initiative de la France et du Royaume-Uni, pour mettre fin à la répression menée par Kadhafi, qui sera finalement capturé puis tué le 20 octobre 2011.
Révélations de Mediapart
La crédibilité reste le maître mot de cette affaire libyenne née, en mai 2011, des révélations du site Mediapart, dont les journalistes ont suivi quotidiennement le procès en appel.
Sarkozy est-il crédible lorsque son ex-numéro deux, Claude Guéant, fait réaffirmer par son avocat: «Le numéro deux fait strictement ce que lui dit le numéro un»?
Même question lorsque le procureur martèle «la perdition républicaine» et les «alliances frauduleuses» de l’ancien chef de l’Etat et de ses complices présumés. Ou encore lorsqu’il affirme: «La corruption, c’est le chemin le plus rapide d’un ego à l’autre, d’une volonté de puissance à l’autre», avant de conclure que, dans ce dossier, «la honte a été bue».
Lorsque les juges rendront leur décision le 30 novembre, l’ancien président sera ramené à son passé, lui qui s’enorgueillissait d’avoir à ses côtés une «firme», c’est-à-dire un clan entièrement dévoué à sa conquête du pouvoir en 2007.
Rencontres secrètes
Les magistrats reviendront alors sur les rencontres secrètes à Tripoli entre deux de ses plus proches collaborateurs historiques, Claude Guéant et Brice Hortefeux, et le numéro deux du régime libyen, Abdallah Senoussi, condamné pour terrorisme en France pour avoir organisé l’attentat contre le DC-10 d’UTA (170 victimes).
L’audience reviendra également sur le rôle de l’intermédiaire-clé, le Libanais Ziad Takieddine, décédé en 2025, dont Nicolas Sarkozy aimait alors s’entourer avant de devenir son ennemi farouche.
On sait que la raison d’Etat impose parfois des fréquentations problématiques et des tractations en coulisses, loin de la lumière médiatique. Mais à l’issue de ce procès en appel, Nicolas Sarkozy demeure au cœur de cette affaire.
Tellement central qu’il reste difficile de croire qu’il n’a rien vu, rien entendu et surtout rien fait.