En bref
- Édouard Philippe et Gabriel Attal, deux figures politiques françaises, s’opposent pour la présidentielle de 2027. Le premier, maire du Havre et ancien Premier ministre, mise sur son expérience et son ancrage local, tandis que le second, actuel chef du groupe parlementaire macroniste, se présente comme un candidat jeune et charismatique.
- Philippe, 55 ans, est perçu comme un homme rigide et stratège, marqué par son rôle dans la gestion de la crise des «gilets jaunes». Attal, 37 ans, issu des élites parisiennes, est critiqué pour son image lisse et son obsession des médias, mais il est apprécié pour son écoute et sa capacité d’analyse rapide.
- Les deux candidats, tous deux héritiers d’Emmanuel Macron, se disputent l' électorat centriste.
Et si la conception du pouvoir, chez Édouard Philippe, ressemblait à l'église Saint-Joseph du Havre ? Reconstruit après la Seconde Guerre mondiale, comme l'ensemble du grand port normand laminé par les bombardements alliés des 5 et 11 septembre 1944, l'édifice religieux règne, à la fois austère et lumineux, sur une ville où les rues sont tirées au cordeau. Cent sept mètres de hauteur de béton, avec un air de gratte-ciel new-yorkais. Impossible, lorsqu'on pénètre à l'intérieur, de ne pas ressentir une certaine distance avec ceux qui vous entourent.
Le Havre est une ville utile, rebâtie par l'architecte Auguste Perret pour être fonctionnelle et agréable à vivre. La mairie, où le bureau de l'ancien Premier ministre – réélu en mars 2026 – se trouve au premier étage, incarne aussi ce pari d'une administration au service du public.
Deux mondes ?
«Les communistes, qui ont longtemps régné sur la municipalité, ont imposé une forme d'humilité, juge un journaliste de «Paris-Normandie», le quotidien local. Au Havre, on agit. On ne gère pas l'un des plus grands ports de conteneurs d'Europe dans les couloirs secrets des palais parisiens de la République.»
Le parallèle est éloquent. Direction le quartier Vavin, près de Montparnasse, à Paris, là où a grandi le jeune Gabriel Attal (37 ans). Edouard Philippe, 55 ans, vivait à Bonn, en Allemagne, où son père dirigeait le lycée français, lorsque l'autre héritier d'Emmanuel Macron faisait, littéralement, ses premiers pas dans le jardin du Luxembourg.
Deux mondes? Deux itinéraires plutôt, tant les deux hommes qui ont choisi de s'affronter pour la présidentielle française de 2027, au centre de l'échiquier politique, incarnent deux visages d'une République qui, vue de Suisse, apparaît sacrément hors sol. Deux postures illustrées par leurs meetings de lancement de leurs campagnes présidentielles respectives, à Paris: le 30 mai pour Gabriel Attal; le dimanche 5 juillet pour Edouard Philippe.
Résumons. Ce dernier est haut fonctionnaire, diplômé de l'École nationale d'administration (ENA) en 1997, membre du prestigieux Conseil d'État, sommet de la pyramide administrative française. Gabriel Attal, lui, est un enfant chéri de l'élite parisienne, dont la jeunesse a rimé avec les plus beaux quartiers de la capitale. Fils d'un producteur de cinéma, ancien élève de la très prisée École alsacienne, puis conseiller de plusieurs ministres... Au premier, l'expérience du pouvoir par sa face bureaucratique. Au second, la connaissance des rouages de l'État version salons dorés.
Gabriel et ses blessures intimes
Celui qui nous parle ainsi a enseigné à l'Ecole alsacienne, cet établissement privé – à l'origine protestant – où l'élite politique et médiatique parisienne aime scolariser ses enfants. Lorsqu'il avait le futur candidat à la présidentielle dans sa classe, une rivalité agitait déjà l'établissement. Deux adolescents obsédés par la séduction se livraient une guerre sans merci. Juan Branco, devenu avocat de la gauche radicale et habitué des polémiques complotistes, «dézinguait» dès qu'il le pouvait Gabriel Attal, alors empêtré dans son homosexualité.
Ambiance impitoyable. Branco le raconte lui-même dans «Crépuscule», son livre d'abord publié en ligne, où il accuse son ancien condisciple d'incarner la caricature du pouvoir des élites. Rue Notre-Dame-des-Champs, devant le parvis de l'Ecole alsacienne, les étudiants de 2026 soupirent aujourd'hui. Non, Attal ne peut pas être l'un des leurs. Trop policé. Trop obsédé par les médias et son image.
La droite et les lignes droites
Deux hommes et deux environnements qui, maintenant, vont devoir impérativement se distinguer alors qu'ils ont travaillé ensemble et se disputent les mêmes électeurs.
Jacques est un retraité docker du Havre, amateur de théâtre et habitué du Volcan, la scène nationale construite dans les années 1980 par l'architecte brésilien Oscar Niemeyer. Il regarde avec nous ce bâtiment que les Havrais ont aussi surnommé «le pot de yaourt» pour moquer ses formes et son béton blanc.
Edouard Philippe? «Un homme de droite qui ne connaît que les lignes droites. Pour nous, il restera toujours celui qui a provoqué la crise des 'gilets jaunes' avec sa limitation de vitesse à 80 km/h. Il comprend les enjeux, mais il ne sait pas écouter.»
La comparaison s'impose d'elle-même: le maire du Havre, premier à avoir déclaré sa candidature à l'Elysée en septembre 2024, est le fils politique de l'ancien Premier ministre Alain Juppé. Raide. Doué pour les plans à long terme. La preuve avec le titre de son dernier essai: «Le Prix de nos mensonges» (Ed. JC Lattès). A peine entré dans une campagne qui s'annonce redoutable, l'intéressé s'inflige déjà une forme d'autoanalyse. Difficile, comme jadis pour Alain Juppé, de vivre avec l'étiquette du «meilleur d'entre nous».
Le bon élève sympa
Gabriel Attal fonctionne à l'inverse. Entré en campagne avec un premier meeting le 30 mai à Paris, il a tout de suite annoncé qu'il ne sera pas le candidat «de la sueur et des larmes», mais celui «de l'audace et de l'espoir». Lui et son compagnon – qu'il doit épouser cet été –, l'actuel commissaire européen à l'Industrie Stéphane Séjourné, surjouent la carte «sympa».
Aucune retenue de la part de celui qui occupe l'une des circonscriptions les plus tranquilles de France pour le centre droit: Vanves, au sud de Paris, fief des employés des chaînes de télévision installées dans cette périphérie bourgeoise, mais peu ostentatoire. Attal est l'archétype du bon élève sympathique, que l'on croit disponible pour vous aider alors qu'il n'a en tête que sa propre réussite.
«Attal croit que tout est affaire de charme. Sa force, c'est l'écoute, poursuit son ancien professeur. Après? Il s'en fiche un peu.» A l'inverse d'Edouard Philippe, qui mise sur la culture du résultat.
Il faut, pour comprendre le maire du Havre, parler longuement à celui qui l'accompagne depuis une décennie dans ses fonctions politiques comme dans ses livres, puisqu'ils ont publié ensemble plusieurs romans. Gilles Boyer est député européen. Ancien juppéiste lui aussi, il cultive un humour glacial. Edouard du Havre? «On élit un président, pas l'organisateur de soirées entre conseillers du pouvoir», raillait un jour, devant nous, cet élu du Parlement de Strasbourg, membre du groupe macroniste Renew. Renew pour «Renaissance», le nom du parti de Gabriel Attal. Alors que celui d'Edouard Philippe, allié au sein de la coalition gouvernementale, se nomme «Horizons»...
Chef de meute
Un autre observateur est l'ex-sénateur André Gattolin. Ancien écologiste puis macroniste, il avoue son affection pour Gabriel Attal. Il l'a suivi, le 29 juin, sur le plateau de Darius Rochebin à LCI: «Ce mec comprend tout. Et très vite. C'est sa force. Mais en campagne présidentielle, il faut être un chef de meute.»
Michel Barnier, son successeur à Matignon, en a fait l'amère expérience lors de leur passation de pouvoirs, le 5 septembre 2024. Attal n'était pourtant Premier ministre que depuis six mois. Un apprenti chef du gouvernement. Et voilà qu'il se lançait déjà dans un discours-bilan.
«Le problème est que l'un comme l'autre, Edouard Philippe et Gabriel Attal, veulent être Emmanuel Macron. Or ils ne le seront jamais, explique un député parisien jadis implanté politiquement en Haute-Savoie. Macron est un instinctif. Tous deux ne sont que calcul.»
Macron, l'arbitre
Les deux héritiers d'Emmanuel Macron souffrent, en réalité, de ne pas être désignés comme tels par celui qui, en mai 2027, devra quitter l'Elysée après deux mandats présidentiels. La Constitution lui interdit de se représenter. Mais Macron n'aura alors que 49 ans.
Or tout va se jouer en partie dans le secret du palais présidentiel, là même où fut décidée, le 9 juin 2024, la dissolution de l'Assemblée nationale, sans que Gabriel Attal, alors chef du gouvernement, ait été informé.
Un conseiller du président sourit: «Macron ne supporte plus les leçons d'Edouard Philippe qui, avec la crise des 'gilets jaunes' durant l'hiver 2018-2019, lui a gâché son premier mandat. Et il ne comprend pas qu'Attal joue le refrain: 'lui, c'est lui, moi, c'est moi'. Alors, un troisième héritier? Aujourd'hui, le Premier ministre Sébastien Lecornu et le ministre de la Justice Gérald Darmanin ont bien plus la cote auprès du président.»
Edouard Philippe, l'ex-Premier ministre barbu dont l'apparence physique a profondément changé en raison du vitiligo dont il souffre, possède des atouts que Gabriel Attal, à la mine d'éternel adolescent, n'aura jamais: une famille, un ancrage local en province, l'expérience d'une campagne présidentielle et une solide connaissance des rouages européens.
Pur produit des couloirs du pouvoir
Son adversaire, lui, est un pur produit des couloirs du pouvoir. Il dirige le groupe parlementaire macroniste à l'Assemblée nationale. Il règne sur les réseaux sociaux. Il pense pouvoir parler aux ruraux, comme il l'a fait lors de sa déclaration de candidature dans l'Aveyron, le 23 mai. Et il se voit capable de terrasser Jordan Bardella, possible candidat de la droite nationale-populiste, qu'il a déjà affronté lors d'un débat télévisé en mai 2024.
Philippe contre Attal. Tous deux savent que la route vers l'Elysée est minée. Et que le bilan controversé du macronisme, avec un président sortant centré sur lui-même et pas insensible aux appels de ceux qui lui suggèrent de se représenter en 2032, pourrait bien devenir leur cimetière politique commun.