Un rapport scandaleux. Dangereux. Explosif. Au choix. Lorsqu'il sera publié le 4 mai prochain, le rapport de la Commission d’enquête de l'Assemblée nationale française sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public va faire l'effet d'une bombe. Son contenu, toutefois, a déjà été anticipé.
Les fuites se multiplient depuis que son principal rédacteur, le rapporteur Charles Alloncle, député de l'Hérault proche de la droite nationale-populiste (il appartient au parti du nouveau maire de Nice, Eric Ciotti, allié du Rassemblement national), a remis sa copie. Une copie validée de justesse, lundi 27 avril, par les députés membres de la commission. Ils ont d'ailleurs approuvé sa publication à une voix près.
Pourquoi scandaleux? Pourquoi dangereux? Parce que, pour les défenseurs du service public français de la radio et de la télévision, ce document n'est pas un rapport, mais un réquisitoire. «Les travaux de cette commission, menés depuis novembre 2025, ont été marqués par une mise en accusation du service public audiovisuel, en même temps que par un véritable cirque médiatique», accuse le quotidien communiste «L'Humanité».
Au total, 238 personnalités ont pourtant été entendues lors de 63 auditions. Les échanges, souvent vifs, ont permis à des points de vue contradictoires d'émerger. Vu de Suisse, où le service public a été conforté par la victoire du «oui» à la votation populaire du 8 mars, ce grand déballage semble presque normal, voire salutaire. Mais pas en France: «Ce document contient des éléments très inquiétants sur l'audiovisuel et sur la démocratie», poursuit «L'Humanité».
Questions biaisées du rapporteur
Le plus important n'est toutefois pas le contenu de ce rapport, rendu problématique par les questions souvent biaisées du rapporteur, dont les prises de position ont été défendues systématiquement par les médias du groupe Bolloré, acquis aux thèses de la droite la plus dure.
La proposition faite de réaliser un milliard d'euros d'économies (sur environ 4 milliards de budget total annuel en 2025) était attendue. La suggestion de supprimer pour cela plusieurs chaînes comme la radio jeunesse Mouv' ou l'antenne France 4 (principalement destinée aux jeunes) n'est pas non plus surprenante. Idem pour l'amputation proposée d'un tiers du budget du service des sports et d'une nette diminution des fonds consacrés aux jeux et divertissements.
Le vrai dossier explosif est l'utilisation politique qui sera faite de ce texte durant la campagne présidentielle de 2027. Avec, du côté de la droite nationale-populiste, mais aussi d'une partie de la droite classique, une volonté claire: privatiser un pan du service public pour renflouer les caisses vides de l'Etat et tenir des promesses de campagne impossibles à financer.
C'est cette privatisation, qui remet en mémoire la vente de TF1 en mai 1986 par la nouvelle majorité parlementaire de droite (Jacques Chirac était redevenu Premier ministre sous le mandat de François Mitterrand), que beaucoup redoutent. Parce qu'elle va, si elle intervient, ébranler tout l'édifice construit autour d'un secteur public important, dont les budgets financent la création, la production et le monde de la culture.
«Ce rapport, c'est le premier coup de hache dans le tronc. D'autres vont venir», prédit un cadre de France Télévisions, qui n'a pas été auditionné par les députés. Les politiques vont maintenant s'en emparer. «Les chiffres donnés sur les montants encaissés par les producteurs privés vont faire mal, poursuit notre interlocuteur. Même si le système entraîne cela, et que la loi oblige les chaînes publiques à produire dans le privé, le message sera inaudible. 2027 va ressembler à une guillotine pour la TV et la radio.»
L'exécutif veut contrôler
Un autre sujet va découler de ce rapport: les relations entre le pouvoir exécutif et l'audiovisuel. Aujourd'hui, une instance supposée indépendante, l'ARCOM, gère ce secteur. Or le rapporteur a tout fait, durant les auditions, pour montrer que cette instance est en réalité très politique. Il serait donc logique que les candidats à la présidentielle s'emparent du sujet. Soit pour proposer une plus grande indépendance, mais cela ne convient guère aux politiques. Soit, au contraire, pour renforcer la tutelle directe au motif qu'il faut contrôler les fonds alloués.
La redevance TV, pour mémoire, a été supprimée en France en août 2022. Le financement du service public de l'audiovisuel est depuis directement assuré par le budget de l'Etat, lequel, pour 2026, connaîtra à nouveau un déficit de 5%, alors que la dette souveraine approche les 3500 milliards d'euros. Un chiffre toutefois bien éloigné de ce que rapporterait la privatisation du fleuron public qu'est France 2: en 2022, «Le Monde» avait estimé le produit de sa vente éventuelle autour de 3,5 milliards d'euros.