Crise chez Grasset
Vincent Bolloré est-il en train de tuer la France du livre?

Le départ du directeur de l'éditeur Grasset, Olivier Nora, plonge le milieu français de l'édition dans la crise en plein salon du livre de Paris. Un coupable est désigné: le milliardaire Vincent Bolloré.
1/5
Vincent Bolloré possède l'un des premiers groupes de média en France, nettement orienté à droite.
Photo: keystone-sda.ch
Blick_Richard_Werly.png
Richard WerlyJournaliste Blick

L'accusation est lourde. En France, où toute personnalité publique ou politique doit publier un (ou plusieurs) livre(s) pour exister, le diable se nomme aujourd'hui Vincent Bolloré. Alors que le salon du livre de Paris s'est ouvert le 16 avril, le milliardaire breton, propriétaire de la chaîne de télévision CNews et de la radio Europe 1, est en effet accusé de tuer le monde de l'édition, en faisant régner l'ordre réactionnaire au sein du groupe Hachette, qu'il contrôle.

La raison? Le départ forcé, le 14 avril, d'Olivier Nora, le PDG des éditions Grasset – qui ont édité deux livres de l'auteur de ces lignes – aussitôt suivi par une «bronca» d'environ 115 auteurs. Plus question, pour ces derniers, de rester dans cette prestigieuse maison, victime, selon eux, d'une «atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale ». Et de lancer un cri d'alarme sur la «bollorisation» de l'édition française.

Hachette sous Bolloré

Lourde, en effet, cette accusation contre un homme d'affaires qui, à 74 ans et théoriquement en retraite, ne cache pas son intention de poursuivre sur la voie entamée depuis l'acquisition du groupe Hachette, en 2021: celle d'une exploitation commerciale maximale, et profitable sur le plan financier, de la droitisation du pays. Le 24 mars, Vincent Bolloré l'a encore répété lors de son audition par la Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public de l'Assemblée nationale. Sans le dire, le modèle de ce « tycoon » à la française, réputé pour ses raids financiers, est celui du milliardaire américain d'origine australienne Rupert Murdoch.

Il fait aussi remonter à la surface les accusations lançées, dans les années 80 et 90, contre celui qui possédait alors «Le Figaro», Robert Hersant (décédé en 1996). Comme le groupe Hersant autrefois, les médias Bolloré ouvrent grand leurs colonnes aux auteurs de droite, y compris les plus réactionnaires. Ils font de l'immigration leur sujet favori. Ils surfent sur les fractures françaises. Ils tirent profit de leurs attaques contre l'intelligentsia parisienne, majoritairement de gauche. Aujourd'hui, l'ancienne patronne de l'antenne française de la chaine Russe RT est une chroniqueuse dans les médias du groupe. Alors, droitisation ou débat d'idées? «Qui se demande où les auteurs de droite écriraient, où ils seraient accueillis si Bolloré n'était pas là? Il faut aussi avoir le courage de poser cette question» interroge un ancien magistrat, familier du monde de la culture.

L'affaire Olivier Nora est plus complexe que ce raccourci droitier. «Grasset peut être acheté, mais pas l'âme de Grasset» résume Eric Fottorino, l'un des plumes de cette maison habituée toutefois aux polémiques. Durant l'occupation de la France par les nazis, son fondateur Bernard Grasset continua en effet de publier, au point d'être condamné le 20 mai 1948 à la dégradation nationale à vie et à cinq ans d'interdiction professionnelle.

Retour à Olivier Nora. Celui-ci est l'un des acteurs majeurs de l'édition française, à la fois réputé pour la qualité de ses auteurs et de son catalogue, et pour sa ténacité face à certains adversaires déclarés, tels que l'ancien président de droite Nicolas Sarkozy, proche de Vincent Bolloré. Olivier Nora, pour faire simple, est l'un des «papes» de l'édition parisienne. Or, son départ est lié à une polémique retentissante: celle du prochain livre de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, revenu en France le 12 novembre 2025 après plusieurs mois de captivité inacceptables en Algérie, où les autorités l'avaient pris en otage, lui reprochant des déclarations favorables au Maroc. Quel rapport avec Grasset et Olivier Nora? Boualem Sansal, auteur fétiche des éditions Gallimard et soutenu par elles durant sa détention, a choisi de rompre avec la célèbre maison peu après son retour. Courtisé par la droite la plus dure, qui soutient son engagement anti-islamisme, le romancier a cédé aux avances du groupe Bolloré. Il fallait donc lui trouver un port d'attache. Grasset l'a accepté. Puis le sujet a dégénéré et les désaccords, au sein de sa nouvelle maison d'édition, sur son manuscrit, ont engendré cette crise inédite.

Maximum de profits

La question, maintenant, est de savoir ce que veut Vincent Bolloré, à part gagner un maximum d'argent avec les auteurs de droite et d'extrême droite, très populaires dans une France inquiète, où le favori des sondages pour le premier tour de la présidentielle 2027 se nomme Jordan Bardella, le jeune président du Rassemblement national (RN). Le milliardaire breton veut-il être l'homme du redressement conservateur et réactionnaire français, voire le pourfendeur de la gauche intellectuelle? Cherche-t-il à épurer Hachette de tous les auteurs qui ne conviennent pas à cette ligne? Veut-il faire de ce groupe d'édition aux multiples marques (Stock, Fayard, Grasset…) une succursale du «Journal du dimanche», ce quotidien dominical désormais fermement ancré du côté de la droite dure? Pour l'heure, un seul caillou demeure dans la chaussure du «papivore» Bolloré: l'indépendance de la famille Calmann-Levy, actionnaire minoritaire de l'éditeur du même nom qu'il possède.

Fidélité à Olivier Nora

Les auteurs qui ont juré de quitter Grasset, par fidélité à Olivier Nora, estiment dans ce contexte le danger trop imminent pour l'ignorer. Leur divorce est donc engagé, sans que l'on connaisse encore les conditions exactes du licenciement de l'éditeur, et ce que provoquera leur fronde collective. A l'ouverture du Salon du livre de Paris, jeudi 16 avril, certains avis étaient plus nuancés. L'on entend, dans ce milieu parisien des lettres friand de règlements de comptes, que ce mouvement de masse d'auteurs serait une opération souterraine en faveur de l'un des groupes rivaux d'Hachette, Editis, possédé par un autre milliardaire, Daniel Křetínský. Autre théorie: cette désertion massive aurait avant tout pour but de permettre aux auteurs concernés de monnayer leurs droits d'auteur au plus fort.

La réalité? Vu de Suisse, et si l'on regarde l'évolution du catalogue d'une maison telle que Fayard, autre marque Hachette, l'évidence s'impose: le groupe Bolloré, spécialiste en coups de force comme l'a montré sa prise de contrôle du «Journal du dimanche», veut cultiver son sillon droitier parce qu'il rapporte. La présidentielle 2027 est bien sûr dans son viseur. Mais rien ne dit que cette politique va exclure des auteurs en désaccord avec cette ligne, ou bâillonner une partie du monde intellectuel.

Connivence à gauche?

La Commission d'enquête sur le service public de la radio-télévision, mal ficelée, a accouché d'un triste spectacle. Mais la connivence entre les décideurs politiques du centre et de gauche, avec le monde de la culture lui aussi plutôt à gauche, est tout de même apparue clairement. Connivence ne veut pas dire collusion. Reste que le débat intellectuel français, et le petit monde de Saint germain des prés comme on le dépeint à l'étranger, vit avec cette réalité : les thèses droitières qui séduisent politiquement une grande partie de la population (aussi inquiétantes soient-elles) sur les grands sujets de société ne se reflètent pas toujours de façon équitable dans la production éditoriale …

Le divorce entre Vincent Bolloré et Olivier Nora est sans doute, aussi, le miroir douloureux de cette fracture. Une fracture d'autant plus douloureuse que le monde français de l'édition et du livre est confronté à une crise majeure de son lectorat et de son modèle économique.

Articles les plus lus