Les écrivains se rebellent
De «l'étincelle» à la déflagration, la fulgurante fronde contre Bolloré

Des dizaines d'écrivains se sont réunis mercredi soir à Paris pour annoncer leur départ de Grasset, dénonçant l'influence de Vincent Bolloré et la menace sur l'indépendance éditoriale après le départ d'Olivier Nora.
Le milliardaire breton s'est attiré les foudres des centaines d'écrivains.
Photo: AFP
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AFP Agence France-Presse

Une singulière assemblée a pris possession d'un café parisien mercredi soir: jusque tard dans la nuit, des dizaines d'écrivains se sont réunis pour finaliser une lettre commune explosive, annonçant leur départ collectif de Grasset et dénonçant l'emprise de Vincent Bolloré. Sans précédent par son ampleur, cette mobilisation a pris corps dans l'urgence de l'annonce mardi du départ d'Olivier Nora de la tête de Grasset, qu'il dirigeait depuis 26 ans et qui était depuis 2023 dans l'orbite du milliardaire conservateur via le groupe Hachette.

«C'était l'étincelle», raconte à l'AFP la romancière Colombe Schneck qui, sous le choc, contacte d'autres auteurs de Grasset et monte à la hâte un groupe WhatsApp, qui prend comme un feu de paille. «Je sais à peine comment ça s'est passé. J'ai envoyé trois textos. En 10 minutes, on était 30. Et en une heure, on était 100», dit-elle.

Comme ils l'écriront plus tard dans leur tribune que l'AFP publiera dans la nuit, tous voient derrière le départ d'Olivier Nora la main de Vincent Bolloré et «une atteinte inacceptable à l'indépendance éditoriale». Avant d'en arriver là, il aura toutefois fallu fédérer, autour d'un projet commun, des personnalités parfois opposées politiquement et forgées par le très solitaire travail d'écriture. «La parole individuelle ne suffit pas, il faut agir collectivement», dit alors à l'AFP la romancière Anne Berest.

«Le visage de l'injustice»

«On avait le sentiment, à ce moment donné de notre existence solitaire d'auteurs, de se trouver devant quelque chose qui a le visage de l'injustice», raconte Sorj Chalandon, qui enrage d'être alors retenu par des obligations professionnelles en Irlande. Après moult appels, SMS et messages WhatsApp, décision est prise de se réunir mercredi soir pour arrêter une position commune.

«Au début, Colombe Schneck nous a dit qu'on pouvait se retrouver dans sa cuisine», indique la romancière et femme de radio Laure Adler. «Mais quand elle a vu le nombre de gens qui se ralliaient à la mobilisation, elle nous a dit que sa cuisine ne serait peut-être pas assez grande». C'est finalement au premier étage du café Beaubourg, au coeur de Paris, qu'affluent une soixantaine d'auteurs, et autant à distance, représentant la grande diversité de la maison Grasset, qui publia Proust au début du XXe siècle.

Des auteurs marqués à gauche comme Sorj Chalandon ou David Dufresne y coexistent avec le chroniqueur du Figaro Frédéric Beigbeder, l'essayiste Pascal Bruckner ou Bernard-Henri Lévy. Olivier Nora était leur «ciment», écriront-ils dans leur lettre commune.

«Mise au pas»

Les débats s'engagent, le texte est discuté, soupesé. «Il y avait une ambiance digne et l'objectif commun d'alerter sur cette mise au pas de trop, parce qu'on a assisté à de trop nombreux sabotages de rédactions et de maisons d'édition», indique à l'AFP l'essayiste et journaliste Caroline Fourest. «On a réussi à prendre sur nous pour s'unir sur l'essentiel et surmonter toutes nos nuances et nos sensibilités», ajoute-t-elle.

Parmi les signataires, certains ont des contrats en cours chez Grasset, d'autres ont quitté la maison mais leur catalogue et les droits afférents y sont encore juridiquement rattachés. Plusieurs d'entre eux envisagent d'ailleurs une action en justice pour récupérer leurs droits, en espérant faire naître une clause de conscience que les écrivains, comme c'est déjà le cas pour les journalistes, pourraient activer en cas de changement d'actionnaire. Les débats s'éternisent et pointent, parfois, la crainte d'un impossible consensus. «Il y a eu des moments de tension», reconnaît Colombe Schneck.

La collecte, très mouvante, des signataires provoque aussi quelques maux de tête. Un premier texte émarge à 140 auteurs aux alentours de 23H00 avant que ce nombre ne retombe à 115 peu avant minuit, moment où l'AFP publiera la tribune. Jeudi en début d'après-midi, ils étaient 170. La publication de la tribune, à quelques heures de l'ouverture du Festival du livre à Paris, est un soulagement pour ses initiateurs mais ne règle pas tout: où vont atterrir tous ces auteurs? Grasset sera-t-elle désormais une «maison vide», pour reprendre l'expression d'un des signataires et le titre du roman de Laurent Mauvignier, lauréat du Prix Goncourt? «Le combat ne fait que commencer», prédit Laure Adler.

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