Les patrons français ont-ils déjà intégré dans leurs plans d'investissement pour 2027 l'élection de Jordan Bardella à l'élection présidentielle? Au vu de la polémique déclenchée par la venue de ce dernier au siège du MEDEF, l'organisation faîtière du patronat, pour un déjeuner très suivi ce lundi 20 avril, la question est posée. Aussitôt, le président de l'organisation, Patrick Martin, a bien sûr démenti. Il a redit, à juste titre, que le Mouvement des entreprises de France reçoit tous les candidats avant le galop présidentiel, y compris ceux de la gauche radicale. Mais l'impression demeure: l'idée d'une collusion entre les patrons et l'extrême droite, jusque-là peu appréciée par les milieux d'affaires de l'Hexagone, fait son chemin.
L'homme qui alimente cette polémique est bien sûr Jordan Bardella. A 30 ans, le jeune président du RN a tout, sur le papier, du candidat parfait pour des acteurs économiques lassés des gouvernements successifs de ces trente dernières années, de droite ou de gauche. Jordan Bardella, enfant de la banlieue parisienne entré en politique dès l'âge de 16 ans, n'est pas du tout l'archétype du politicien français surdiplômé, issu de la haute fonction publique.
Mieux pour les patrons: celui qui préside au Parlement européen le groupe des «Patriotes pour l'Europe» (dont est membre le Fidesz, le parti du Premier ministre battu en Hongrie, Viktor Orbán) se présente en candidat bien plus libéral que sa patronne, à laquelle il doit tout: Marine Le Pen. Celle-ci, enracinée électoralement dans le bassin minier du nord de la France, a endossé depuis des années le costume d'assistante sociale en chef. Elle se bat pour que l'État aide les Français les plus démunis face à la crise énergétique actuelle. En clair: battue deux fois par Emmanuel Macron lors des élections présidentielles de 2017 et 2022, «Marine» n'est pas jugée crédible sur le plan économique.
Jamais passé par l'entreprise
Jordan Bardella n'est guère plus crédible. Il n'est jamais passé par le monde de l'entreprise. Il n'a jamais travaillé dans le secteur privé. Il n'a jamais été élu local. Il ne connaît que la politique au niveau national. Pis: son seul mandat est celui de député européen, donc loin de la France. Et pourtant. L'intéressé bétonne son CV «business». Il est venu au MEDEF accompagné de son conseiller spécial, François Durvye, un ancien gestionnaire de fortune proche du milliardaire ultra-conservateur Pierre-Édouard Stérin.
«Jordan», comme le surnomment ses fans, vient aussi de révéler dans les colonnes de Paris Match sa relation «sérieuse» avec une héritière d'une des plus grandes familles d'Europe: Maria-Carolina de Bourbon des Deux-Siciles. Le monde de l'aristocratie, de la fortune et des privilèges se rapproche donc à grands pas de ce fils d'immigrés italiens, dont le grand-père a pris sa retraite au Maroc, où il a participé à la construction de la grande mosquée de Casablanca. Un parcours qui peut impressionner les patrons?
La réponse de ceux-ci est loin d'être univoque. Au contraire. Bardella et le RN divisent. Beaucoup, au sein du Medef, ne croient guère aux promesses du parti national-populiste qui, contrairement à l'UDC en Suisse, est longtemps resté en marge du monde de l'entreprise. La promesse du tandem Le Pen-Bardella «d'associer les chefs d'entreprise à (leur) réflexion visant à identifier et à lever les verrous normatifs qui freinent le développement économique de la France» n'est pas jugée convaincante.
Pas de programme
En 2024, une note très sévère de l'IFRAP, un think tank libéral spécialisé dans les dépenses publiques, a mis à bas le programme du premier parti de France. «Les baisses d'impôts et de taxes qu'annonce le Rassemblement national, à hauteur de 20,5 milliards d'euros, conjuguées aux 8 milliards d'euros d'économies qu'il dégagerait en dépenses, créeraient un déficit supplémentaire de 14,5 milliards d'euros minimum par an. Malgré un ajustement du programme par rapport à la version présentée en 2022, il faut regretter que ne soit pas tenu un discours clair sur l'urgence de rétablir nos comptes publics. Aujourd'hui, notre pays s'endette à 10 ans à un peu plus de 3 %, et cela peut monter très vite en cas de perte de confiance en la France. Il est irresponsable de laisser croire aux Français que l'on peut encore raser gratis».
Raser gratis: un patron a pris la parole pour le dénoncer. Le directeur général de l'assureur Maif, Pascal Demurger, est vent debout contre les rencontres du MEDEF qui, selon lui, contribuent à «légitimer» l’extrême droite. Il a estimé, après une entrevue entre Marine Le Pen et le patronat le 7 avril, que l’accession du RN au pouvoir «serait une ruine pour la France». «Pascal Demurger est manifestement plus militant qu’assureur», a répliqué sur X la cheffe du RN. Une crispation peut-être liée aux échanges avec les dirigeants d'entreprise.
Selon le quotidien libéral «L’Opinion», les divergences de fond sont apparues. Les patrons en seraient carrément ressortis «atterrés», écrit le journal, citant des patrons inquiets de «ne pas tout comprendre à ce jour» au programme économique du parti. Un bon point toutefois: l'abandon par le Rassemblement national de sa proposition de quitter l'euro et l'Union européenne. En 2017, le débat télévisé entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron avait basculé lorsque la candidate du RN s'était montrée incapable de défendre sa proposition de retour au franc.