Mercredi 22 juillet, une opération de débroussaillement s'achève vers midi sur une parcelle de pinède, au nord du bassin d'Arcachon, près de Bordeaux dans le sud-ouest de la France. C'est l'étincelle qui déclenche l'incendie de forêt le plus dévastateur dans le pays depuis 1949. Le chantier est réalisé près d'une ligne électrique par un sous-traitant du gestionnaire du réseau de distribution d'électricité Enedis. La propriétaire d'une maison voisine est prévenue par sa locataire que les alentours brûlent.
«Je suis arrivée vers 12h30, 10 minutes après son appel, et j'ai vu un tracteur sur le bas-côté», relate la septuagénaire à l'AFP. Deux ouvriers, «catastrophés», ont vu le feu partir dans le sillage de l'engin et ont tenté de l'éteindre avec un extincteur, en vain. Enedis confirme, précisant que ces travaux, autorisés jusqu'à 13H00 répondent à des obligations de sécurité. Mais dans cette forêt des Landes de Gascogne en proie à la sécheresse, après des canicules répétées, la mèche allumée se propage vite.
Quelque 500 pompiers sont déployés, alors que la profession est en deuil: la veille, deux collègues sont morts en luttant contre un incendie près de l'aéroport de Bordeaux et les syndicats alertent sur des effectifs «lessivés». Depuis janvier, la surface brûlée dans le pays bat des records, selon les données satellitaires du système Effis.
A 21h, les flammes, d'une virulence «rare» selon un officier du Service départemental d'incendie et de secours (Sdis 33), ont parcouru 800 hectares en direction du bourg du Porge. La préfète de Gironde Sophie Brocas y ordonne de premières évacuations. Et interdit les travaux forestiers, cette fois «toute la journée», jusqu'à nouvel ordre.
«Surréaliste»
Trois semaines plus tôt, en présentant le dispositif de sécurité estival, Sophie Brocas avait prévenu: «Les mégafeux de 2022», qui avaient déjà ravagé le département, «ne doivent pas être considérés comme un accident de l'Histoire».
«Le changement climatique est là et il nous rend coup pour coup les excès que nous portons à la nature», insistait-elle. Prémonitoire. Jeudi 23 au matin, l'incendie a triplé de taille et 20'000 personnes ont été sommées de quitter campings et habitations – dans les airs, un drone de la gendarmerie diffuse un message intimant aux récalcitrants de partir.
«Nous venons ici tous les ans, c'est terrible», lâche Elke Urbain, 50 ans, venue d'Anvers en Belgique camper en famille sur la très touristique presqu'île du Cap Ferret. «Les gendarmes sont venus toquer à chacune des maisons, le feu était à 500 mètres environ. On a pris des affaires et on est partis», raconte Patrick Martineau, 69 ans, évacué du Porge avec son épouse. «C'est surréaliste. Quand on a acheté ici, on ne pensait pas au risque d'incendie.»
Du bassin d'Arcachon jusqu'à Bordeaux, des centres d'accueil ouvrent et la chaîne de solidarité s'organise. «Il y a du café et du papier dans les toilettes, on est mieux qu'au camping», arrive à plaisanter Firmin Fournier, étudiant de 21 ans.
«Ilot par îlot»
Lors d'une nouvelle nuit de feu, le brasier s'étend à 8.700 hectares et au matin du vendredi 24, 40'000 personnes doivent abandonner la presqu'île prisée des stars, en voiture ou par bateau. Du jamais-vu. La situation s'aggrave d'autant plus qu'un autre incendie majeur, déclenché par une camionnette à Biscarrosse (Landes), plus au sud, disperse les moyens de lutte et nécessite, lui aussi, d'évacuer des milliers de personnes.
Aucune victime n'est à déplorer parmi la population, soulignent les autorités, et «l'action acharnée des sapeurs-pompiers a permis de sauver 2000 maisons» dans un rude combat «îlot par îlot». Selon un dernier bilan, 230 pompiers ont été blessés. Pour Marc Vermeulen, directeur du Sdis 33, les conditions sont «pires» qu'il y a quatre ans. «Landiras, c'était de la rigolade à côté», confirme un pompier au PC de Biscarrosse, allusion à l'un des incendies de 2022 dans la région. Il vient de passer «24 heures 30 sans dormir». Mais le pire est à venir.
Polémique
Au soir du 24 juillet, la préfète de Gironde prévient que le feu, d'une ampleur «inédite», se dirige désormais vers Bordeaux. S'ensuivent des dizaines de milliers d'évacuations supplémentaires aux portes de la métropole, dont l'air est saturé d'une épaisse fumée le lendemain.
Dans les hangars du Parc des expositions, au nord de la ville, les déplacés ont afflué dans la nuit après avoir roulé dans les bouchons sous une pluie de cendres. «On a vu comme un volcan qui allait exploser. Et on est partis (...) C'est comme ça. Il faut faire avec», encaisse Frédéric Tavitian, retraité de 70 ans.
Le maire de Bordeaux, Thomas Cazenave, l'assure: évacuer la ville n'est «pas à l'ordre du jour». Au Porge, village qui offre un paysage de désolation avec 183 maisons brûlées, des habitants estiment avoir été abandonnés au profit d'autres. «Ici, ça flambait, au Cap Ferret ça ne flambait pas, ils sont tous partis», dénonce l'un d'eux.
La polémique enfle et atteint la préfète. «Notre priorité, c'est de sauver des vies», rétorque Sophie Brocas, alors que «l'ogre» de feu redouble d'appétit. Entre vendredi et dimanche, il avale 30'000 hectares et porte le nombre d'évacuations à 220'000 personnes – plus de la moitié ont pu rentrer chez elles désormais en périphérie et au sud de Bordeaux. Au sud de l'agglomération, l'autoroute A63 – qui mène en Espagne – est coupée et les trains ne circulent plus.
«Pyrocumulonimbus»
A la préfecture de Bordeaux, les autorités expliquent ces déplacements de population, sans précédent dans l'histoire récente, par un phénomène météorologique jamais observé en France: la création d'un «pyrocumulus» puis d'un «pyrocumulonimbus», une forme «d'orage de feu» projetant des braises. «C'est la raison pour laquelle il y a eu une montée en puissance très rapide des évacuations», justifie le patron des pompiers. Plusieurs sites industriels sensibles entraient aussi dans l'équation.
L'inédit de la situation se mesure aussi en termes de moyens engagés : jusqu'à 3300 pompiers, avec des renforts venus de toute la France et de l'étranger, 1500 militaires, 1400 membres des forces de sécurité intérieure et jusqu'à 24 moyens aériens (Canadair, Dash, Air Tractor, hélicoptères). Pour la toute première fois, l'avion de transport militaire A400M est employé pour des largages de produit retardant.
De nombreux agriculteurs, forestiers ou habitants ont aussi contribué à lutter contre les flammes et aménager près de 130 kilomètres de pare-feux, avec l'espoir de «fixer» le brasier de Gironde comme celui de Biscarrosse (3600 hectares). L'éteindre complètement, en revanche, prendra des mois car les braises peuvent couver longtemps en sous-sol.
A Bordeaux lundi, le président français Emmanuel Macron a appelé à «rebâtir une forêt différente» face au changement climatique. «Ce qui brûle aujourd'hui n'est pas seulement une forêt mais une manière d'habiter le territoire qui n'est plus possible», plaide dans la presse le maire d'une commune évacuée. Au plus fort du mégafeu, une photo de l'AFP fait le tour du monde. Sur le cliché, un couple de vacanciers installé confortablement sous un parasol contemple, au loin, le gigantesque panache de fumée dont l'odeur de brûlé s'est répandue à travers une bonne partie du pays.