Bernadette Chirac était à l’inverse de son mari, qu’elle surnommait «le Grand» ou «Chirac». Décédée le 5 juin, la veuve de l’ancien chef de l’Etat français, disparu en septembre 2019, n’affectionnait ni les foules, ni les campagnes électorales nationales, ni le cynisme qui oblige un chef de parti politique à rassembler malgré les haines recuites.
Bernadette Chodron de Courcel, de son nom aristocratique de jeune fille, était surtout ce que Jacques Chirac ne fut jamais: une véritable femme de droite, très politique et très convaincue que l’exercice du pouvoir exige de trier parmi ses proches pour ne pas se laisser influencer ou dominer. Autant dire qu’à bien des égards, la carrière de son époux, qu’elle avait épousé en mars 1956, fut souvent pour cette fille de bonne famille un véritable calvaire.
Trois épisodes démontrent combien leur vie conjugale fut difficile et combien elle dut se battre pour l’emporter sur un Jacques Chirac toujours tenté par de nouvelles aventures, politiques, amicales ou sentimentales. Le premier se résume à un prénom: celui de Laurence, la fille anorexique du couple, décédée en avril 2016 après plusieurs tentatives de suicide. Laurence avait hérité de sa mère une incapacité à suivre le parcours familial et politique sinueux de son père. Elle en était déboussolée.
Halte aux conseillers
La présence permanente de conseillers autour de celui qui créa le parti gaulliste RPR et devint pour la première fois Premier ministre en 1974 l’exaspérait. Bernadette Chirac évoqua longtemps une forme de transfert de sa souffrance personnelle vers sa fille malade. L’autre fille du couple, Claude, était en revanche la copie conforme de son père. C’est elle, ex communicante à l'Elysée lors des deux mandats paternels (1995-2002 puis 2002-2007) qui a annoncé le décès de sa mère. La souffrance fut donc, tout au long de l’aventure politique de Jacques Chirac, au rendez-vous de cette famille.
Le deuxième épisode, relaté dans de nombreux livres et dans le film Bernadette (2023), dans lequel Catherine Deneuve interprète son personnage, est la relation très compliquée que l’épouse de Jacques Chirac entretint toujours avec Nicolas Sarkozy. Son mari, trahi par Sarkozy lors de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur, voua un temps aux gémonies celui qui lui succéda finalement à la présidence de la République. Bernadette Chirac, tout en le réprouvant, reconnaissait son talent et voyait sans doute en lui le fils qu’elle n’avait pas eu.
Sarko, détesté puis réconcilié
Elle fut à la fois terrible envers «Sarko» lorsqu'il abandonna «Jacques», et aussi magnanime. Elle savait que l’intéressé avait entretenu une relation avec sa fille Claude. Elle le voyait comme un fils qu’il fallait régulièrement remettre dans le droit chemin. Elle considérait que Nicolas Sarkozy, contrairement à son mari, était davantage un homme de droite. Alors que Chirac, à bien des égards, était un radical de gauche revisité en gaulliste de circonstance au fil de ses louvoiements politiques. Sarkozy, le passionné, parisien pur jus - qui a rendu hommage à Bernadette Chirac ce samedi - lui plaisait parce qu’il la courtisait. Dominique de Villepin et Alain Juppé, autres «dauphins» chiraquiens, n’étaient à ses yeux que des intriguants bardés de diplômes, détestés parce qu’ils la méprisaient.
Troisième épisode, antérieur à la présence de Sarkozy à l’Elysée: la franche hostilité de Bernadette envers le duo de conseillers composé, dans les années 1970, de Marie-France Garaud et de Pierre Juillet. Ces deux-là s’étaient alors accaparé Jacques Chirac. La première voulait être son mentor et diriger sa vie. Bernadette ne le lui pardonna jamais. Elle seule avait le droit de tenir les rênes personnelles de cet homme dont elle connaissait les écarts sentimentaux et le côté «cavaleur». Les rôles étaient répartis: en politique, Bernadette Chirac veillait sur la famille. Elle défendait les intérêts du clan contre tous: les amis supposés, les adversaires et la presse. Cette dernière finit par s’éprendre d’elle et de son personnage de vestale, en particulier grâce à la popularité acquise avec l’opération «Pièces jaunes», cette collecte destinée à financer des causes caritatives.
Une grande bourgeoise
Bernadette Chirac, née le 16 mai 1933 dans le très chic XVIe arrondissement de la capitale, était une grande bourgeoise parisienne qui avait connu son futur époux à Sciences Po, la fameuse école où tous deux étudiaient dans les années 1950. Leur union fut-elle le résultat d’un amour réciproque ou une liaison arrangée, comme cela se faisait à l’époque? La réalité est sans doute entre les deux. Mais Bernadette, comme Yvonne de Gaulle ou Danielle Mitterrand avant elle, ne céda jamais. Elle joua son rôle dans l’ombre d’un mari dont elle admirait l’audace et la capacité permanente à se réinventer politiquement.
L’autre grande qualité du couple Chirac était de savoir parler aux Français de tous horizons. Elle les connaissait. Elle leur parlait. Bernadette fut aussi, pendant plus de trente ans, une élue politique locale (conseillère générale) dans le département de la Corrèze, où la famille avait acquis un château qu’elle possède toujours à Bity (commune de Sarran). Au volant de sa petite voiture, elle sillonnait les routes de cette région rurale, nouant au passage des alliances avec l’autre homme fort du cru, lui aussi parachuté: le socialiste François Hollande. L’un de ses derniers coups de gueule publics, largement repris dans les médias, intervint d’ailleurs lors d’une rencontre électorale en Corrèze où son mari, alors retiré de la vie politique, eut la mauvaise idée d’adresser des sourires appuyés à une candidate en présence de l’ancien locataire socialiste de l’Elysée.
Préférée des Français
Bernadette Chirac, «une grande dame de coeur qui a changé tant de vies» selon Emmanuel Macron, fut souvent la personnalité préférée des Français. Pour sa force de caractère. Pour sa ténacité. Pour sa capacité à résister. Le paradoxe est que cette femme de droite, très rigide sur les manières, savait aussi se mettre à la hauteur des gens. En 2002, au soir du premier tour qui vit se qualifier Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen, le président sortant se tourna vers elle à l'Elysée, reconnaissant qu'elle l'avait prévu de cette possibilité. Ferma-t-elle les yeux sur de nombreux écarts de son époux avec la loi, notamment pour le financement de sa carrière politique? Evidemment. Elle vécut très mal, en décembre 2011, la condamnation de celui-ci à deux ans de prison avec sursis pour «détournement de fonds publics», «abus de confiance» et «prise illégale d’intérêts» dans le cadre de l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris.
Pour Bernadette, dont le prénom est celui de la sainte catholique Bernadette Soubirous, la politique était une nécessité et le pouvoir avait ses obligations. L’essentiel était que personne ne franchisse le seuil de sa maison sans avoir été accepté et adoubé. Jacques Chirac était l’aimant et le pilote. Elle était l’épée et le bouclier de la passion de son époux pour la politique, le pouvoir, la France et l'Etat. Sans jamais oublier l'essentiel: le combat pour protéger les siens.