Du punch et du culot
Rachida Dati, l’enfant terrible de la politique française

La ministre de la Culture, également candidate à la mairie de Paris, entre dans le dur de sa campagne électorale. Connue pour ses coups d’éclat, cette enfant d’un milieu populaire à l’ascension fulgurante semble se sortir de tout, y compris des ennuis judiciaires.
La Ministre de la culture a déjà lancé sa campagne pour le Municipales. Un seul objectif: le poste de Maire de paris qui lui échappe depuis si longtemps.
Photo: keystone-sda.ch
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Musique digne d’un film d’action, montage dynamique, costumes flashy: non, nous ne sommes pas dans le dernier blockbuster sorti au cinéma mais… avec une éboueuse de la ville de Paris. Ou plus précisément, avec la ministre de la Culture française, Rachida Dati, déguisée en éboueuse, grosse veste fluo et gants de protection à l’appui. Mais que fait une responsable politique de premier rang accrochée à l’arrière d’un camion-poubelles? Qui plus est en train de filmer ses exploits pour les diffuser sur le réseau social X un vendredi de novembre? Elle est tout simplement en campagne.

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Dès le mois de janvier 2024, celle qui est aussi maire du très chic VIIe arrondissement de Paris avait annoncé qu’elle serait candidate aux prochaines élections municipales de la ville. Elle a depuis été investie par le principal parti de droite français, Les Républicains (LR). Le scrutin étant prévu en mars 2026, il est donc temps d’accélérer et de mettre (littéralement) les mains dans le cambouis. D’autant que l’enjeu de la propreté s’annonce majeur: la maire sortante, la socialiste Anne Hidalgo, a vu son opposition cristalliser notamment autour de ce sujet, et ses détracteurs critiquer vivement la prolifération des rats sur les pavés parisiens.

Dès lors, voir Rachida Dati tout sourire annoncer qu’avec elle, «la ville sera propre et tranquille» n’a rien d’une surprise. «Les Parisiens attendent des résultats, de l’efficacité et de l’action!», clame-t-elle dans sa vidéo, avant de se saisir d’énormes poubelles. «Je serai la maire des résultats.» Entre deux serrages de main, elle promet aussi des «nouvelles technologies» à destination des agents de propreté. La quintessence du style Dati: elle ose tout et c’est à cela qu’on la reconnaît. Une proximité assumée avec les classes populaires, un art consommé de la communication directe… pour des résultats clivants. La gauche s’étouffe et dénonce un populisme caractérisé. Ses supporters applaudissent.

La bourgeoise populaire

Ce n’est pas la première fois qu’elle s’affiche proche de travailleurs des classes populaires. La magistrate de profession, qui fut également ministre de la Justice de Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2009 et eurodéputée de 2009 à 2019, est réputée pour être la sainte patronne des concierges d’immeubles de son VIIe arrondissement, qu’elle avait l’habitude de convier tous les mois pour des «réunions de travail». Au ministère de la Culture depuis 2024, elle vante les mérites des vacataires qui y travaillent pour un salaire de misère et fustige les artistes en vue. Un positionnement étonnant, alors qu’elle s’affiche souvent richement vêtue – elle avait laissé une ardoise de plus de 9 millions d’euros (8,4 millions de francs) de vêtements de luxe après son passage au ministère de la Justice – et figure parmi les membres du gouvernement français les plus riches – une fortune évaluée à 6 millions d’euros (5,6 millions de francs), et une enquête ouverte par le parquet de Paris pour avoir «oublié» de déclarer 420’000 euros de bijoux (plus de 392’000 francs).

C’est que Rachida Dati occupe une place à part dans la politique française. Elle est l’une des rares élues de premier plan à venir effectivement d’un milieu modeste et à avoir pleinement fait jouer l’ascenseur social. Deuxième d’une fratrie de onze enfants, elle est née en 1965 d’un père maçon et d’une mère femme au foyer. Tous les deux sont marocains, tous les deux illettrés, racontera-t-elle plus tard. Rachida Dati rêve d’échapper à l’autorité de son père et la petite ville de l’est de la France dans laquelle elle grandit. Un jour, son père est appelé sur le chantier d’un établissement réputé du coin. Il demande au directeur d’accepter sa fille, qui devient la première (et la seule) musulmane de cette école privée catholique.

«J’ai commencé à travailler à 14 ans», raconte la principale intéressée au micro d’Europe 1. Dans d’autres interviews, elle explique «trimer depuis ses 16 ans et demi.» Vendeuse de produits de beauté, la future ministre trie aussi des fruits et des légumes et s’oriente vers des études de médecine, avant de bifurquer vers l’économie, puis le droit. Dans le documentaire «Dati, l’ambitieuse», l’un de ses premiers mentors se souvient d’une jeune fille pleine de ressources mais «fatigante». Elle, c’est la magistrature qui la fatigue. La politique l’appelle. Et c’est aux côtés de Nicolas Sarkozy, alors maire de Neuilly-sur-Seine, ville huppée de banlieue parisienne, qu’elle trouve l’occasion de se frayer un chemin au début des années 2000. «Elle est dans ce que la sociologie américaine appelle ‘l’empowerment’, c’est-à-dire qu’elle se prend en main et va le plus loin possible au regard de ses ambitions», analyse la politologue Virginie Martin sur le plateau de Public Sénat.

Rastignac moderne

Aujourd’hui, Rachida Dati brandit en permanence ce parcours, parfois romancé, symbole d’une méritocratie efficace. Et évoque ses origines au moindre désaccord. Sa nomination au ministère de la Culture fait grincer des dents? «Je comprends que cette nomination puisse surprendre», répond-elle lors de sa prise de fonction. «Moi, elle ne me surprend pas. Elle répond à un besoin de la France, que souvent on dit populaire, parfois avec un petit peu de mépris, qui doit se sentir représentée.» Qu’importe que personne ne s’inquiète de son milieu d’origine, mais bien de sa faible connaissance des dossiers.

Rebelote lors des débats, en juillet dernier, autour de son projet de loi de réforme de l’audiovisuel public français. Rachida Dati souhaite rassembler Radio France et France Télévisions sous une même entité pour faire des économies. Un sujet très sensible, et un texte qui ne met personne d’accord au Sénat. «Il y a une vraie différence entre vous et moi», balance la ministre à une sénatrice socialiste. «S’agissant du travail et de la classe populaire [...] Vous voulez m’assigner, c’est une forme de déterminisme. Être élue du VIIe arrondissement, c’est aussi une preuve d’intégration.» Souvent, Rachida Dati est comparée à Rastignac, personnage d’Honoré de Balzac, étudiant qui tente de se frayer un chemin dans les hautes sphères parisiennes en intrigant.

À droite toute

Ses détracteurs soulignent surtout que cette figure de la droite, qui était membre du parti LR jusqu’à son exclusion en 2024 (le parti s’insurgeant de son entrée dans un gouvernement sous le mandat d’Emmanuel Macron) avant de renouveler son adhésion cette année (le parti n’a plus les moyens de se passer d’un poids-lourds pareil), n’a de populaire ni le train de vie, ni les idées. Ses réformes au ministère de la Justice ont été marquées par un virage sécuritaire et autoritaire, conforme aux ambitions du président de l’époque, Nicolas Sarkozy. À la mairie de Paris, dans l’opposition au pouvoir socialiste en place, elle ne cesse de voter contre la construction de logements sociaux.

À la Culture, son bilan est très flou, et très critiqué. «Avec Rachida Dati, dont le poids politique est majeur et qui parle d’égal à égal avec le ministre des Finances, c’est la double peine: on a l’incompétence dans le champ culturel, sans bénéficier de ses appuis et de son savoir-faire politiques», griffe un observateur dans «Libération». «Elle est la seule ministre de la Culture qui a vu son budget fondre ces dernières années! A croire qu’elle le fait exprès.»

«Je vais transformer ton chien en kebab»

Pourtant, lorsque le Premier ministre français de l’époque, Gabriel Attal, menace en mars 2024 le ministère de la Culture de coupes budgétaires, la réponse de Rachida Dati ne se fait pas attendre. «Je vais transformer ton chien en kebab», envoie-t-elle par SMS à celui qui vient d’adopter un chow-chow noir. Ce qui n’a jamais fondu, c’est le style de l’ancienne eurodéputée. «Punchy», diront les uns, «violent» pour les autres. «Chacun sait que j’aime me battre», lance-t-elle, bravache, lors de sa nomination à la Culture. Parfois, c’est amplement salué. «C’est une femme qui a monté beaucoup de montagnes, grimpé beaucoup de cols, pour réussir. Ça n’a pas été simple», souligne auprès de France 2 Franck Louvrier, ancien directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, qui l’a vue frapper à la porte de ce dernier pour avoir un pied à l’étrier en politique. «Elle a cette capacité à vous emporter, vous saisir et jouer la proximité.»

Agnès Buzin, ancienne adversaire de Rachida Dati lors des municipales parisiennes de 2020, lui reconnaît aussi un véritable don. «C’est quelqu’un qui fait très bien campagne parce qu’elle est sympathique, rigolote, elle a une forme de toute-puissance qui attire les foules.» Et qui peut se transformer en haine tenace. Certains en ont fait les frais, comme Brice Hortefeux, ancien ministre de l’Intérieur de Nicolas Sarkozy. Les deux se détestent. Un jour, elle le croise et l’appelle «le facho». Il répond en la traitant d’«intrigante». Elle lui flanque une claque, qu’elle assume à la télévision. «Je n’ai pas mis un coup de poing, vous avez vu, son gabarit et le mien?» Dans un texto devenu légendaire, elle le traite de «ministre (naze) de l’Intérieur» et de «voyou».

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Bruno Le Maire, ex-ministre de l’Économie d’Emmanuel Macron, aurait lui été traité de «grosse merde», toujours par message. Mais les adversaires préférés de Rachida Dati sont ceux qui s’interposent entre elle et la mairie de Paris. Le conseil municipal de la capitale est devenu son terrain de jeu préféré, car elle aime y rappeler notamment les piètres performances de l’édile actuelle, Anne Hidalgo, à la présidentielle 2022 (1,7% des suffrages). Un «Dati show» récurrent, dénonce la socialiste. Agnès Buzin, de son côté, se souvient de SMS «d’une violence incroyable: 'je vais sulfater ta campagne', 'je vais lâcher les chiens'».

Les affaires sont les affaires

On retrouve la même attitude agressive face aux journalistes, notamment ceux de ce service public que la ministre aimerait tant réformer. Invitée dans la matinale de France Inter, une chaîne de radio de Radio France, elle prend à partie sa directrice générale, Sibyle Veil, à l’antenne puis dans les couloirs. Sur le plateau de l’émission «C à vous», diffusée sur l’une des chaînes de France Télévisions, elle s’en prend à Patrick Cohen, figure de l’audiovisuel public chez nos voisins, en le menaçant de déclencher une enquête sur lui après des accusations de management toxique rapportées dans la presse.

De plus en plus décomplexée depuis son arrivée au ministère de la Culture, Rachida Dati est aussi acculée. Car si l’élue a réussi à sauver sa tête à cinq reprises ces derniers mois malgré les multiples remaniements ministériels, la justice l’a dans le viseur, avec un procès pour «recel d’abus de pouvoir et d’abus de confiance, corruption et trafic d’influence passifs» prévu en septembre 2026. Rachida Dati est soupçonnée d’être intervenue au Parlement européen, lorsqu’elle y était élue, en faveur du groupe automobile Renault-Nissan.

Plusieurs médias français ont également révélé cette année des documents prouvant que l’ex-eurodéputée avait pris des positions favorables aux géants du gaz, tout en recevant des sommes astronomiques de la part d’un gros groupe du secteur, GDF-Suez. Sans compter l’affaire des bijoux non déclarés. «Elle sait qu’elle est cuite, elle brûle ses vaisseaux», croit savoir un journaliste politique. Jusqu’ici, personne n’a réussi à faire couler Rachida Dati.

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