51% des Français interrogés ont une «bonne opinion» de lui. 11% seraient déjà prêts, s'il se présente à l'élection présidentielle d'avril-mai 2027, à voter pour lui au premier tour. Ces chiffres ne sont pas sortis d'enquêtes d'opinion fantaisistes. Ils sont donnés par l'institut IFOP, qui publie un baromètre régulier de la cote des candidats à la présidence de la République. Dominique de Villepin a donc de quoi espérer. S'il fait un pas vers l'Elysée, une partie des électeurs semble prête à le suivre.
Poser cette question à un an de la présidentielle est pertinent à deux titres. D'abord, parce que l'ancien ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac (de 2002 à 2004), puis Premier ministre, est omniprésent dans les médias pour parler de la place de la France dans le monde, à l'heure de la guerre au Moyen-Orient et de la présidence Trump.
Accusations de corruption
Ensuite, parce que son entrée annoncée en politique commence à provoquer de sacrés remous. La preuve: les accusations de corruption lancées publiquement contre lui par un intermédiaire connu pour avoir «tué» la campagne du candidat François Fillon en 2016: Robert Bourgi.
Proche de Nicolas Sarkozy, qu'il continue de défendre envers et contre tout, cet avocat, réputé proche de plusieurs dirigeants africains, avait révélé voici dix ans avoir offert ses costumes au candidat de la droite. Il vient aujourd'hui de forcer Dominique de Villepin à reconnaître une «erreur» pour avoir accepté deux statuettes en cadeau, payées par Blaise Compaoré, l'ex-président du Burkina Faso...
Le plus intéressant, pour qui scrute la politique hexagonale, est de voir remonter à la surface une vieille haine qui a, ces vingt dernières années, coûté très cher à la droite française: celle qui continue d'opposer, couteaux politiques en main, le camp des gaullistes à celui des sarkozystes. Le mot «gaulliste», bien sûr, mérite d'être nuancé. A bien des égards, Jacques Chirac, chef de l'Etat entre 1995 et 2007, avait abandonné le gaullisme traditionnel sur le plan économique et social. Reste qu'en matière de politique étrangère, Chirac a su dire non.
C'était en février 2003, lorsque les Etats-Unis de George W. Bush sommèrent la France de participer à leur seconde guerre d'Irak, pour renverser Saddam Hussein, accusé (à tort) de détenir des armes de destruction massive. Dominique de Villepin avait alors tenu à l'ONU un discours resté dans les mémoires. Tandis qu'à l'opposé, Nicolas Sarkozy s'est toujours montré plus souple envers Washington. C'est notamment sous son mandat présidentiel, en 2009, que la France a réintégré le commandement intégré de l'OTAN, délaissé par de Gaulle en 1966 lors de la fermeture des bases américaines sur le territoire français.
Légende de La Baule
Sarkozy-De Villepin: ces deux-là se haïssent. Ou, du moins, telle est la légende qui continue de courir. Et cette légende a un décor, qui a même inspiré un film de cinéma: le café Eden Beach, sur la plage huppée de La Baule, près de Nantes. Le 3 septembre 2005, sous le soleil matinal de cette station balnéaire de l'Atlantique, Nicolas Sarkozy reçoit Dominique de Villepin pour un petit déjeuner très médiatisé. Il s'agit, en théorie, de se réconcilier alors que le second mandat de Jacques Chirac touche à sa fin dans une ambiance lugubre, marquée par les problèmes de santé du chef de l'Etat.
La réalité de ce café-croissant sera bien différente. La haine est installée. Quelques mois plus tard, Dominique de Villepin, ministre de l'Intérieur, décrète l'état d'urgence pour en finir avec les émeutes de banlieue. «Sarko» redoute de perdre son avance pour la campagne présidentielle à venir. Leur bataille devient acharnée. Elle se soldera, après l'élection de Nicolas Sarkozy à l'Elysée le 6 mai 2007, par un duel politique sans précédent, symbolisé par les ramifications du faux scandale financier «Clearstream».
Cette haine va-t-elle resurgir, alors que Nicolas Sarkozy est toujours en procès, en appel, pour «corruption passive, financement illicite de campagne électorale, recel de détournement de fonds publics et association de malfaiteurs» dans l'affaire des présumés fonds libyens injectés dans sa campagne victorieuse de 2007?
La réapparition de Robert Bourgi laisse planer ce doute au moment où Dominique de Villepin passe la vitesse supérieure. Après avoir occupé le devant de la scène médiatique en dénonçant les excès de la présidence Trump ou les violences de l'armée israélienne, mais aussi en prenant la défense d'un Etat palestinien pour résoudre la tragédie de Gaza, ce diplomate de formation multiplie les rencontres loin de Paris. Il était récemment au forum «Normandie pour la paix», à Caen, où Blick a pu échanger quelques mots avec lui. Bref, son ambition présidentielle est affichée.
Un homme de droite
La difficulté, pour Dominique de Villepin, est bien sûr de faire oublier qui il est: à savoir un homme de droite, héritier d'une lignée politique – son père était sénateur des Français de l'étranger –, descendant d'une famille anoblie sous l'Empire, les Gallouzeau de Villepin. Rien à voir avec la France des territoires que connaît très bien, en revanche, son ancien condisciple à l'ENA, l'ancien président socialiste François Hollande, désireux lui aussi de concourir en 2027.
De Villepin est un grand bourgeois collectionneur d'art, plus familier des galeries de Hong Kong ou de Zurich que des cafés provinciaux. Il cherche à plaire à la gauche, mais il est un homme d'argent qui ne s'est presque jamais préoccupé du social. Il n'a jamais été élu. Il mise sur sa stature intellectuelle et ses références littéraires dans un pays où la jeunesse vibre sur TikTok ou Instagram.
Impossible, pourtant, de le disqualifier d'emblée. Contrairement à François Hollande, souvent critiqué pour son manque de stature, de Villepin «fait président». Il a aussi réussi à enrôler dans son entourage de bons connaisseurs des quartiers, comme l'écrivain et ancien ministre centriste lyonnais Azouz Begag. Alors? Sa principale casserole politique est le contrat première embauche (CPE), cette proposition de flexibilité du marché du travail qui avait poussé la jeunesse dans la rue en 2006.
La mesure, à l'époque, avait dû être retirée. Mais surtout, de Villepin attire les coups bas. Lui qui aime, dit-on, les recoins les plus sombres de la République risque d'en faire les frais. Car dans l'obscurité, un vieil ennemi veille, prêt à torpiller sa campagne présidentielle: Nicolas Sarkozy.