Une théorie du complot tenace
Epstein prévoyait-il de piéger Trump pour servir les intérêts de Poutine?

Des millions de documents Epstein relancent la thèse d'un «kompromat» russe visant Trump. Le criminel aurait cherché à maintes reprises de contacter Poutine, mais preuves et rumeurs s'entremêlent.
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Depuis 2011, Jeffrey Epstein a multiplié les démarches pour établir un contact direct avec Vladimir Poutine.
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Samuel Schumacher

Les 3,5 millions de documents Epstein récemment rendus publics incluent des courriels qui relancent une vieille théorie: celle selon laquelle le chef du Kremlin, Vladimir Poutine, détiendrait des informations compromettantes sur le président américain Donald Trump – un «kompromat», selon le terme hérité du jargon du KGB.

Mais est-ce plus qu'une simple théorie du complot? Aux Etats-Unis, une personnalité influente affirme publiquement que le criminel sexuel Jeffrey Epstein (1953-2019) serait la pièce manquante du puzzle reliant ces deux hommes puissants. Blick a examiné les documents relatifs à Epstein. Voici ce qui se cache derrière cette histoire.

Ce que nous pouvons vérifier

  • Epstein a cherché à se rapprocher de Poutine: Depuis 2011, Jeffrey Epstein a activement tenté d'entrer en contact avec le chef du Kremlin. Son principal relais était l’ancien Premier ministre norvégien Thorbjørn Jagland. A partir de 2013, il lui a demandé à plusieurs reprises d'intervenir pour organiser une rencontre avec Vladimir Poutine. Epstein a également adressé au président russe des invitations à dîner et s'est proposé comme conseiller ainsi que comme intermédiaire auprès d'investisseurs américains.
  • Epstein a fait une offre suspecte au Kremlin: Peu avant le sommet Trump-Poutine d'Helsinki en 2018, Jeffrey Epstein a fait savoir au ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, que «Poutine pourrait obtenir un aperçu de la situation s'il me parlait». Il se disait ainsi disposé à aider les autorités russes dans la préparation de la rencontre avec Donald Trump. Dans un courriel daté du 24 juin 2018, il affirmait aussi avoir déjà fourni de tels «aperçus» à l'ambassadeur russe auprès de l'ONU, Vitali Tchourkine, aujourd’hui décédé.

Ce que les documents publiés laissent en suspens

  • La rencontre avec Poutine a-t-elle eu lieu? Jeffrey Epstein a laissé entendre à plusieurs interlocuteurs qu'il devait rencontrer le président russe. Ainsi, le 11 septembre 2011, il écrivait à un certain «Igor» qu'un rendez-vous avec le chef du Kremlin était prévu pour le 16 septembre. En mai 2013, il assurait au ministre israélien de la Défense Ehud Barak que Vladimir Poutine lui avait proposé une rencontre à Saint-Pétersbourg. Enfin, en juillet 2014, une collaboratrice du cofondateur de LinkedIn, Reid Hoffman, l'informait que son patron «ne pourrait malheureusement pas t’accompagner à la rencontre avec Poutine». Il subsiste toutefois des doutes quant à la réalité de ces échanges et à une éventuelle rencontre entre les deux hommes. En octobre 2017, une personne dont le nom est caviardé lui écrivait d’ailleurs, en référence à sa collection de photos: «Il ne manque plus que Poutine dans ta galerie…».

  • Epstein avait-il réellement des éléments compromettants contre Trump? Un e-mail du frère de Jeffrey Epstein, Mark, laissait entendre qu'Epstein était en possession de photos montrant Trump pratiquant une fellation avec «Bubba» (un surnom de l'ex-président américain Bill Clinton). Mais il s'agissait peut-être uniquement d'une remarque stupide entre frères. En outre, des documents d'enquête du FBI issus des dossiers Epstein indiquent que Trump se serait fait sodomiser par une adolescente dans le New Jersey au début des années 1990. Le FBI a apparemment considéré cette histoire comme crédible et a chargé le bureau de Washington D.C. d'enquêter sur le cas. On n'en sait pas plus sur cette affaire.

L'ex-porte-parole de Trump dit «coupable!»

Trump a-t-il donc raison de dire: «Let's move on!» («Passons à autre chose!») L'affaire Epstein est-elle close pour le président américain? Pas le moins du monde, selon son ancien porte-parole, le républicain Anthony Scaramucci. En début de semaine, ce dernier a déclaré dans son podcast «The Rest is Politics US»: «Epstein avait une relation étroite avec les Russes. Et il voulait leur donner un aperçu de la direction des Etats-Unis. Si la fenêtre est ouverte et que tu entends un hennissement, c'est un cheval, pas un zèbre.» Traduit, cela signifie: ne pensez pas trop loin. C'est très simple. Epstein voulait livrer Trump aux Russes.

S'ajoute à cela le fait que Vladimir Poutine, lorsqu’il dirigeait le Service fédéral de sécurité (FSB), aurait supervisé personnellement des opérations dites de «piège à miel». Cette méthode consiste, pour les services russes, à attirer des personnalités influentes avec de jeunes femmes, à filmer les rencontres, puis à utiliser ces images comme moyen de pression ou de chantage. Dans le «Daily Mail», un expert resté anonyme affirme ainsi que l'affaire Epstein–Trump–Poutine constituerait «le plus grand piège à miel de l'histoire contemporaine», avec Poutine en instigateur présumé, Epstein en intermédiaire et Trump en cible.

Une chose est sûre: la machine à rumeurs va continuer à tourner pendant longtemps. Ro Khanna, qui s'était engagé en tant que parlementaire pour la publication des dossiers Epstein, a souligné cette semaine que le département de la justice garde sous clé au moins autant de documents Epstein que ceux qui ont déjà été publiés. Trump et consorts ne devraient pas dormir sur leurs deux oreilles avant un certain temps.

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