La justice française a classé en février l'enquête visant une filiale en Centrafrique du géant des boissons alcoolisées Castel, accusée de complicité de crimes contre l'humanité, a appris mercredi l'AFP de source proche du dossier. Après quatre ans d'enquête préliminaire, les infractions sont apparues «insuffisamment caractérisées», a confirmé le Parquet national antiterroriste (Pnat). A la suite de la parution d'un rapport de l'ONG The Sentry en août 2021, le Pnat avait confié en juin 2022 les investigations à l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité (OCLCH).
Les près de quatre années d'enquête «ont permis de réaliser de nombreuses auditions de témoins en France mais aussi en République centrafricaine», souligne une source proche du dossier. Mais, depuis le début de l'affaire, la défense dénonçait «les carences du rapport», qui «laissait penser que cette organisation avait pu être manipulée» pour des intérêts russes.
Ce que conteste vivement The Sentry. Sa directrice exécutive Justyna Gudzowska assure à l'AFP maintenir «les conclusions de son rapport» et soutient qu'elle n'agit «au nom d'aucun gouvernement ni d'aucun acteur extérieur». Les campagnes d'accusations réciproques entre Paris et Moscou en Centrafrique font rage depuis 2018. Castel était devenue une cible idéale pour «la campagne de dénigrement et de désinformation» des mercenaires russes de Wagner pour «mettre la main sur le marché de la bière et pousser les intérêts russes», estiment les avocats en défense, Pierre-Olivier Sur et Sofia Bougrine.
«Limites de l'enquête»
Dans son rapport, The Sentry accusait une filiale de Castel d'avoir soutenu financièrement des rebelles en Centrafrique pour sécuriser ses installations. Les accusations visaient Sucaf RCA, filiale de Somdia, une société elle-même contrôlée à 87% par le groupe Castel. L'ONG affirmait que Sucaf RFA avait «négocié un arrangement sécuritaire» avec notamment l'Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), un groupe armé accusé d'exactions.
Mes Sur et Bougrine, avocats de Somdia et de son ex-dirigeant Alexandre Vilegrain, ont indiqué «accueillir avec satisfaction» le classement de l'enquête mais sans s'en «réjouir». «Outre les intérêts économiques définitivement perdus pour la France, la fermeture de la seule usine de la région de Ngakobo a été une catastrophe pour ses habitants», affectant «des milliers de vies», ont-ils estimé, rappelant l'aide «indispensable aux ONG présentes sur place» apportées par la société.
«Nous déplorons vivement la décision du Pnat», ont de leur côté réagi Clémence Witt et Anaïs Sarron, avocates de The Sentry. Le classement «révèle les limites de cette enquête», où il aurait fallu «une réponse pénale nettement plus rapide ainsi qu'un véritable système de protection des témoins localisés en République centrafricaine et susceptibles d'être menacés, voire de disparaître», ont-elles estimé. «La justice française n'est malheureusement désormais plus en mesure d'accéder aux témoins centraux de ce dossier, dont le principal est décédé», avancent-elles.