Ce n’est pas une phrase que l’on pensait un jour entendre dans la bouche de Sam Altman. Ce mercredi, à New York, le patron d’OpenAI s’est montré prudent. «Nous ne voulons pas tomber dans le piège de l’optimisme aveugle», a lancé ce grand nom de la tech américaine, dont l’entreprise est à l’origine du logiciel désormais utilisé dans le monde entier, ChatGPT. Avant de se rattraper, déjà plus fidèle à lui-même: «Mais nous ne pouvons pas céder non plus au catastrophisme. Donc nous allons faire de notre mieux pour trouver un juste milieu.»
Mais un juste milieu à quoi? Voilà plusieurs semaines qu’une petite musique de fond se fait entendre autour du grand dada de Sam Altman, l’intelligence artificielle. Entre des révélations fracassantes sur des failles de sécurité chez OpenAI et son rival Anthropic (à l’origine du logiciel Claude), mais aussi les prises de parole alarmistes très suivies d’anciens chercheurs, qui prédisent grosso modo l’extinction de l’humanité à cause de l’IA, une panique générale sur les dérives de cette technologie parcourt les grandes puissances mondiales. Et Sam Altman doit désormais mettre de l’eau dans son vin et de la tempérance dans ses propos pour rassurer tout le monde.
Pourtant, ce «tech bro» au parcours improbable, ex-protégé d’Elon Musk devenu aujourd’hui son ennemi, était autrefois plein de certitudes sur l’avenir radieux de l’intelligence artificielle. Que s’est-il donc passé pour que le langage change à ce point? Et surtout, est-ce que cela témoigne d’une véritable prise de conscience, ou simplement de l’extraordinaire capacité d’adaptation d’un businessman qui ne perd jamais ses profits de vue?
Le storytelling du génie
Il en faut, de la capacité d’adaptation, pour devenir le visage du boom de l’IA, après avoir été un gamin du Missouri qui codait dans sa chambre. Né en 1985 dans une famille de la classe moyenne du Midwest, Sam Altman est poussé par sa mère, dermatologue, à faire des études. Elle lui achète un ordinateur. Lui apprend à le démonter à l’âge de 8 ans. Puis à l’utiliser pour aller en ligne, y faire des rencontres, apprendre des choses. «J’ai appris bien plus sur Internet qu’à l’école», dira-t-il plus tard, avant de mettre cette maxime à l’épreuve pendant ses études à l’université de Stanford.
Plutôt que de passer son diplôme, il quitte l’établissement au bout de deux ans pour fonder Loopt, une start-up qui développe une application permettant de localiser les gens pour pouvoir les rejoindre. Nous sommes alors en 2005, Sam Altman n’a que 19 ans. Et le storytelling du génie de la tech, à la vision trop grande pour un système éducatif étriqué, est jusqu’ici parfait.
D’ailleurs, dans le business, on a longtemps couvert d’éloges ce petit prodige, au point de crier partout qu’il serait sur le spectre de l’autisme de niveau 1, c’est-à-dire à haut fonctionnement. Lui-même le réfute, mais il n’est de meilleure légende que celle écrite par les autres. Peter Thiel, ce milliardaire libertarien qui fait la pluie et le beau temps dans la Silicon Valley, l’appelle «le messie de l’IA». Paul Graham, fondateur d’un incubateur de start-up qui accueille Loopt à ses débuts, et mentor de Sam Altman, loue sur son site Internet en 2008 «sa rigueur, son adaptabilité, sa détermination». En des termes qui peuvent sembler étranges pour qui n’a pas grenouillé assez longtemps dans le monde redoutable de la tech: «Si vous le parachutez sur une île pleine de cannibales, et que vous revenez cinq ans plus tard, il en sera devenu le roi.»
L’aventure OpenAI
En 2012, Sam Altman revend Loopt et devient un jeune millionnaire, désormais associé avec Paul Graham pour travailler pour son incubateur. Deux ans plus tard, son mentor le nomme à sa succession. Encore un an après, en 2015, à tout juste 30 ans, il cofonde OpenAI, qui est alors une fondation à but non lucratif, destinée à lutter contre l’hégémonie de Google dans le domaine de l’intelligence artificielle. «OpenAI naît sur un malentendu», rappelle Olivier Alexandre, sociologue et auteur de «La Tech – Quand la Silicon Valley refait le monde», au micro de la radio France Culture. «C’est Elon Musk qui vient chercher Sam Altman, car il est très inquiet par l’IA de Google.»
Or, les deux hommes n’ont pas du tout la même vision de l’intelligence artificielle: le premier y voit un danger, le second y croit dur comme fer. Plus que cela, Sam Altman est persuadé que tout le monde finira par vivre avec un robot domestique, et conserve dans sa villa cossue (27 millions de dollars, tout de même) de San Francisco tout un tas d’objets témoignant des progrès techniques de l’humanité, d’une hache préhistorique à une lame de moteur de Concorde, auxquels il a ajouté une main robotisée conçue par OpenAI.
Ce différend irréconciliable se solde, en 2018, par le départ d’Elon Musk, tandis que Sam Altman en profite pour créer une filiale commerciale. Contrairement à la fondation, cette structure peut lever des fonds – et s’attire notamment les bonnes grâces et le porte-monnaie fourni de Microsoft. Il en devient le PDG, et l’entreprise décolle, jusqu’au lancement de ChatGPT en 2022.
Loin de son objectif premier de régulateur de l’IA générative, OpenAI devient, sous son impulsion, un laboratoire qui développe tous azimuts. Au «Time», Sam Altman explique que la société devra forcément concevoir des robots humanoïdes dans un futur proche. Lors d’une masterclass TED, l’an dernier, il affirme que «les scientifiques sont de plus en plus productifs grâce à [ses] produits» et prédit des «progrès significatifs» dans la santé comme la physique.
«Machiavel en sweat à capuche»
Mais cette avance à marche forcée crée des remous en interne… et pas que. Elon Musk, retiré d’OpenAI, attaque celui qu’il surnomme «Scam» («escroquerie» en anglais) Altman en 2025. Le milliardaire s’estime trahi par son ancien poulain et sa «philanthropie de façade». «Jamais auparavant une entreprise n’était passée du statut d’organisation caritative exonérée d’impôts à celui de gorgone à but lucratif pesant 157 milliards», écrit-il dans sa plainte. Au printemps dernier, le patron de SpaceX est débouté pour une pure question de forme: la justice américaine estime qu’il a mis trop de temps à attaquer son ex-collègue.
Sam Altman doit aussi faire face à la gronde interne. En 2023, il est même victime d’un putsch: le conseil d’administration d’OpenAI, ulcéré par une recherche du profit qui n’était pas le but premier de la fondation, le démet de ses fonctions de PDG. «C’est un petit machiavel en sweat à capuche», résume Olivier Alexandre.
«Cela se fait beaucoup dans le monde entrepreneurial, mais ne correspond pas du tout à la culture de la science et de l’informatique», au sein desquels les chercheurs réclament des garde-fous, plutôt qu’un développement effréné de l’IA. Le conseil d’administration reproche à Sam Altman de n’avoir prévenu personne du lancement de ChatGPT – que ses membres ont appris sur X, comme tout le monde – mais aussi de «mensonges», notamment sur le respect des protocoles de sécurité, et de «manipulations» ayant instauré un climat toxique au sein d’OpenAI.
Retiré dans sa demeure à San Francisco, Sam Altman convoque immédiatement ses fidèles, qui organisent une contre-offensive autour de tournées de Negroni, comme le raconte une longue enquête du «New Yorker». Le PDG déchu sabote sa remplaçante, s’adjoint le soutien de salariés qui menaçent de quitter l’entreprise s’il ne retrouve pas son poste. Et finit par revenir moins de cinq jours après le putsch. Chez OpenAI, on appelle ça le «blip», comme la disparition de nombreux personnages pendant cinq ans dans l’univers Marvel.
Retournement de veste
Là voilà, la fameuse capacité d’adaptation d’un patron de la tech. Sam Altman semble se remettre de tout, tout le temps. Dans son article, le «New Yorker» a retrouvé d’anciens salariés de l’époque de Loopt, qui expliquent avoir, eux aussi, tenté de le démettre de ses fonctions, notamment en constatant sa propension à mentir sur tout et n’importe quoi, des résultats de l’entreprise jusqu’à son niveau en tennis de table. Mais le magazine donne aussi la parole à de nombreux collaborateurs d’OpenAI, qui expliquent que la sécurité n’a jamais été la priorité du dirigeant.
Comment, dès lors, expliquer que celui-ci se fasse désormais l’avocat de la prudence, renonçant même à l’entrée en bourse de son entreprise pour prendre le temps d’examiner plus précisément les enjeux de sécurité? C’est que Sam Altman sent très bien le vent tourner. Aux États-Unis, des actions militantes se multiplient contre les data-centers, et sa propre maison a été attaquée à deux reprises au printemps. En juillet, un test d’OpenAI a tourné au désastre, avec des agents IA qui ont échappé à tout contrôle et piraté une entreprise concurrente, Hugging Face. Partout, les gouvernements s’inquiètent de subir le même sort, alors qu’un site gouvernemental australien a déjà été infiltré par OpenAI.
Businessman avant tout
«Clairement, les gens détestent les data centers, en tout cas maintenant», reconnaît Sam Altman auprès du «Time». «Ils ont une opinion assez négative de l’IA». Lui regrette qu’on le «caricature» comme quelqu’un qui n’aurait «rien à faire de la sécurité», un «PDG yolo» qui ne penserait «qu’à gagner de l’argent». Dans ce contexte, délivrer un discours mesuré et calme à l’ONU est la meilleure chose à faire pour être pris au sérieux et inverser le narratif. Mais le PDG d’OpenAI pourrait aussi y trouver un autre intérêt, très économique celui-ci.
Pour Arthur Mensch, directeur général de l’entreprise européenne concurrente Mistral, les entreprises américaines exploitent le discours catastrophiste autour d’une IA hors de contrôle pour obtenir un monopole. «Ces labos d’IA essayent de faire de la ‘capture réglementaire’, c’est-à-dire d’expliquer qu’il faut absolument que seul un tout petit nombre d’acteurs soit autorisé à fournir cette technologie, car c’est la seule manière de le faire de manière sécurisée», explique-t-il au «Monde». Ce qui reviendrait, en grossissant un peu le trait, à leur donner plus de pouvoir encore.
Celui qui se pose aujourd’hui comme un rempart aux dérives de l’IA apparaît, dans l’enquête du «New Yorker», comme un homme très calculateur, qualifié de «sociopathe» par plusieurs sources, qui le disent «capable de tout» pour réussir et acquérir du pouvoir. Même ses proches finissent par le reconnaître: il est bien difficile de savoir exactement où finit l’objectif premier d’OpenAI, formulé très clairement comme «sauver le monde» dans les premiers échanges de Sam Altman en 2015, et où commencent les ambitions dévorantes de son PDG.