On ose à peine imaginer à quoi aurait ressemblé le 11 septembre à l’heure des réseaux sociaux. Les images générées par intelligence artificielle, les fausses vidéos et les théories les plus délirantes auraient probablement envahi nos écrans quelques secondes après l’effondrement des tours. Comme elles l’ont fait, vingt-cinq ans plus tard, après les tragiques inondations au Népal.
Seulement voilà: à l’époque, on n’avait besoin ni d’intelligence artificielle ni de centres de données pour tromper des millions de personnes.
Il suffisait d’envoyer le secrétaire d’État américain Colin Powell devant le Conseil de sécurité de l’ONU, une petite fiole à la main, présenter comme solides des renseignements qui ne l’étaient pas. Quelques semaines plus tard, les États-Unis envahissaient l’Irak au nom, notamment, d’armes de destruction massive que l’on ne retrouverait jamais.
Aux racines du trumpisme
L’intelligence artificielle n’a donc pas inventé la post-vérité. Les réseaux sociaux non plus. Ils lui ont donné une vitesse, une puissance et une capacité de propagation inédites. Mais le terrain de la défiance avait déjà été soigneusement préparé.
Si l’on cherche une partie des racines du trumpisme, il faut aussi regarder de ce côté-là. La vérité accommodait déjà assez bien l’administration de George W. Bush. Et certains des personnages qui l’entouraient — Dick Cheney pour n’en citer qu’un — rappellent, par leur conception brutale du pouvoir, ceux qui gravitent aujourd’hui autour de Donald Trump.
Pour les commémorations du «Nine Eleven», c’est peut-être cela que la génération des millennials devrait aussi retenir. Cette impression de vivre sous une chape de mensonges, cette conviction qu’il faut se méfier des politiques, des médias et des institutions n’est pas née avec TikTok, X ou ChatGPT. Les institutions elles-mêmes ont contribué à la fabriquer.
La nostalgie, un mirage parmi d'autres
Il n’est peut-être pas tout à fait innocent, dès lors, que cette génération cherche régulièrement refuge dans la pop culture des années huitante. Dans ses synthétiseurs, ses VHS, ses consoles de jeux, ses couleurs criardes et cette époque, cette pop culture fantasmée où le monde semblait encore un peu plus simple.
Mais la nostalgie est elle aussi une forme de montage. Les fameuses «eighties» étaient aussi une époque où l’on se préoccupait infiniment moins des conséquences de la pollution sur la planète, où l’égalité entre femmes et hommes était beaucoup moins avancée, où l’héritage colonial était moins volontiers interrogé et où nombre de minorités disposaient de beaucoup moins de visibilité et de droits qu’aujourd’hui.
Chaque génération a son fardeau, ses espoirs et ses désillusions. C’est peut-être aussi cela, le devoir de mémoire: ne pas seulement se souvenir de ce qui s’est passé, mais se méfier de la manière dont, avec le temps, nous réécrivons ce qui s’est passé. Car de toutes les fake news, «c’était mieux avant» est peut-être celle que l’humanité partage depuis le plus longtemps.