Christoph Blocher livre son dernier combat
Votation sur la neutralité: «Si personne d'autre ne le fait, je m'en chargerai»

Avec l'initiative sur la neutralité, Christoph Blocher se retrouve une nouvelle fois sous les feux de la rampe. Blick a suivi le doyen de l'UDC lors de ce qui sera sans doute sa dernière grande campagne référendaire.
1/6
L'initiative est la dernière grande bataille de Blocher.
Photo: Philippe Rossier
Simone Steiner et Philippe Rossier

Christoph Blocher lève les bras au ciel, fidèle à son habitude. «Nous devons nous préparer à la guerre!», s'exclame-t-il devant l'auditoire de l'UDC réuni dans la salle communale de Bonstetten (ZH). C'est pourquoi, insiste-t-il, il est crucial d'inscrire la stricte neutralité dans la Constitution. Le doyen du parti bat la campagne pour son initiative sur la neutralité, tout en fustigeant au passage «ceux de Berne».

Même s'il a perdu un peu de sa fougue d'antan, Christoph Blocher parvient toujours à captiver son auditoire. Des hochements de tête approbateurs et des murmures parcourent les rangs. Le fait que l'homme, qui fêtera bientôt ses 86 ans, revienne ainsi sous le feu des projecteurs a de quoi surprendre. «Si personne d’autre ne le fait, je m’en charge», glisse-t-il en haussant les épaules en marge de l'événement. Blick l'a suivi dans ce qui sera sans doute son ultime grande bataille politique.

Un enfant de la Seconde Guerre mondiale

Le profond attachement de Blocher à la neutralité trouve ses racines dans son enfance. «Je me souviens encore très bien du bombardement de Schaffhouse», raconte-t-il. Les Allemands étaient tout près, de l’autre côté du Rhin. Pour lui, si la Suisse a été épargnée pendant la Seconde Guerre mondiale, c'est uniquement grâce à sa stricte neutralité.

Près de 80 ans plus tard, l'ancien conseiller fédéral voit ce bouclier invisible menacé. En cause, notamment: la décision du Conseil fédéral de reprendre les sanctions européennes contre la Russie après le déclenchement de la guerre en Ukraine. «La Suisse s’est ainsi rangée du côté des belligérants!», s’exclame Christoph Blocher. Il estime également qu’il faut arrêter Poutine. Mais pour protéger la Suisse de la guerre, il faut préserver la neutralité suisse.

C’est pourquoi il a lancé, avec ses compagnons de lutte de Pro Suisse, l’initiative pour la neutralité. Celle-ci vise à ancrer dans la Constitution une conception plus stricte de la neutralité. Concrètement, la Suisse ne devrait plus collaborer avec la moindre alliance militaire ou de défense. De plus, les sanctions contre les Etats belligérants seraient purement et simplement interdites.

Peu de soutien au sein de la population

Pourtant, cette initiative populaire n'est soutenue que par l'UDC. Tous les autres grands partis s'y opposent fermement, jugeant que la pratique actuelle de la neutralité suisse a fait ses preuves. Leurs principales critiques? Le texte compliquerait la coopération en matière de politique de sécurité. Par ailleurs, ils défendent le recours aux sanctions économiques.

Dans la salle communale de Bonstetten, ces arguments tombent évidemment dans l'oreille d'un sourd. A l'issue du débat, le public se presse en masse autour de Christoph Blocher pour lui serrer la main et prendre un selfie.

Mais le doyen du parti n’est pas aveugle. Il le sait: ici, il joue à domicile. Au sein de la population dans son ensemble, la situation semble moins rose. Selon un nouveau sondage paru ce mercredi, seuls 34% des personnes interrogées souhaitent voter en faveur de son initiative. Christoph Blocher l'admet: «Une défaite n’est pas exclue.» La situation est très difficile. D'après lui, les gens ne savent tout simplement plus comment une guerre éclate ni comment on peut l'éviter.

Photo: Philippe Rossier

Pour faire comprendre cela aux électeurs, le représentant de l’UDC sillonne tout le pays. Après la table ronde à Bonstetten, Blick le rencontre lors d’un événement à Mülenen (BE). Quelques jeunes sont également de la partie. Le matin même, ils avaient déposé des cercueils blancs devant le Palais fédéral pour le compte de Pro Suisse.

Contrairement au public de Bonstetten, les Bernois semblent un peu moins captivés par le discours. Dans la salle, quelques personnes piquent même du nez.

Il en faut cependant plus pour décourager Christoph Blocher. De sa sacoche en cuir noir, il extirpe une copie du rapport sur la neutralité datant de 1938. Dans ce document historique, le Conseil fédéral justifiait le retour à la neutralité intégrale et le renoncement aux sanctions contre l'Italie. Brandissant le papier, l'ancien conseiller fédéral s'exclame: «C'est cela qui a sauvé la Suisse!»

La colombe de la paix sème le trouble

Même si Blocher aime bien s'appuyer sur ce document poussiéreux, il sait bien qu'il ne suffira pas à lui seul à faire bouger les lignes dans la campagne référendaire. C'est pourquoi il a fait accrocher dans tout le pays des affiches portant l'inscription «Pas de guerre» et représentant une colombe de la paix. Il a versé près de 4 millions de francs de sa poche dans la caisse de campagne, tandis que ses partisans ont investi un peu plus de 1,5 million.

A gauche, ces affiches suscitent l’indignation. Fabian Molina, conseiller national du PS, déclare: «C’est un mensonge éhonté!» Selon lui, Blocher ne se soucie pas de la paix. La preuve en est qu’il votera, d’ici trois mois seulement, en faveur de l’assouplissement de la loi sur le matériel de guerre.

Pire encore, l'élu zurichois l'accuse de vouloir interdire les sanctions économiques uniquement pour protéger son propre chiffre d'affaires. «Il pourrait ainsi continuer à faire des affaires avec des pays qui bafouent le droit international!» C’est ce qu’il avait déjà fait dans les années 1980 en tant que patron d’Ems-Chemie. A l’époque, il avait fait des affaires avec le régime sud-africain de l’apartheid. Actuellement, l’entreprise serait impliquée en Russie.

En effet, une enquête menée par le journal «Republik» montre que la famille Blocher continue d’opérer en Russie même après le début de la guerre en Ukraine. Selon «Republik», des filiales d’Ems-Chemie y font affaire avec des entreprises qui «fabriquent du matériel d’armement, fournissent des véhicules militaires à l’armée russe et soutiennent financièrement les soldats russes». Par ailleurs, Christoph Blocher semble avoir pris des initiatives concernant la Chine également. Si le conflit avec Taïwan venait à s’aggraver, la Suisse pourrait imposer des sanctions à la République populaire.

Photo: Philippe Rossier

Blocher minimise les risques concernant la Russie. Les chiffres d’affaires seraient minimes. Il admet toutefois qu’Ems-Chemie investit en Chine. «Des sanctions contre la République populaire toucheraient durement la Suisse», affirme-t-il. Dans ce contexte, il souligne les incitations financières de son initiative. «La neutralité stricte serait bénéfique pour l'économie», affirme-t-il. En effet, les entreprises suisses resteraient des partenaires impartiaux.

La dernière bataille de Blocher

Pourtant, le projet risque fort de ne jamais aboutir. Ironie du sort, l'ultime bataille politique du patriarche s'annonce comme une débâcle. Et ce, bien que le doyen de l’UDC puisse se prévaloir d’une carrière politique couronnée de succès. Il a fait de son parti le plus puissant du pays et a lui-même décroché un deuxième siège au Conseil fédéral. A-t-il désormais perdu le contact avec le peuple avec cette initiative sur la neutralité?

Blocher s'en défend. «Je n'ai jamais fait de la politique en me basant uniquement sur mon intuition du peuple», affirme-t-il. Il assure avoir toujours agi selon ses propres convictions, sa seule et unique boussole depuis le début.

De toute façon, la neutralité n’est pas sa principale préoccupation. Le sujet qui tient le plus à cœur à Blocher reste le débat sur les traités de l’UE. «Si nous acceptons les accords bilatéraux III, nous pouvons de toute façon oublier la neutralité!», déclare-t-il. Sur ce terrain-là, la figure tutélaire de l'UDC peut toutefois passer le relais la conscience tranquille, sans devoir obligatoirement occuper le devant de la scène. «Il y a des politiciens de renom qui se battent pour ça», conclut-il. «Ma fille, par exemple, met la gomme!»

Articles les plus lus