En bref
- Thierry Carrel, chirurgien cardiaque suisse de 66 ans, s'est rendu à Oulan-Bator pour opérer gratuitement des enfants atteints de malformations cardiaques. Il collabore avec la fondation mongole Bundan et le Dr Bundan Boldsaikhan, réalisant des interventions chirurgicales complexes et formant de jeunes médecins locaux.
- Lors de cette mission de dix jours, l'équipe a visité six hôpitaux, examiné des dizaines d'enfants et programmé 15 opérations. Parmi les patients, une fillette de 5 mois nécessitait une opération urgente pour une malformation cardiaque grave.
- Depuis 1996, Carrel a effectué plus de 100 missions dans des pays défavorisés. Il a opéré 12'000 cœurs au cours de sa carrière et prévoit de poursuivre ces interventions altruistes cinq à six fois par an, tant que sa santé le permet.
Après neuf heures de vol, Thierry Carrel (66 ans) atterrit à Oulan-Bator à 4h30. Une courte douche à l’hôtel, dans le centre de la capitale mongole, puis il se rend à pied à l’hôpital Songdo, situé à proximité. Dans ses trois valises, il transporte 60 kilos de matériel rassemblé dans des cliniques suisses et acheté auprès de sociétés.
Le chirurgien cardiaque mongol Bundan Boldsaikhan (63 ans) accueille son confrère suisse à bras ouverts. «Bienvenue, mon ami! Je suis heureux que tu sois de retour.» Le Dr B., comme on l’appelle dans tout le pays, l’attend sur le canapé de son bureau. On frappe à la porte. Bold Uganbayar apparaît. Ce berger à cheval a appris que le chirurgien suisse était là. Thierry Carrel le reconnaît immédiatement: un an auparavant, il a opéré le cœur de cet homme de 35 ans lors d’une intervention encore jamais réalisée en Mongolie.
«Bayarlalaa» («merci» en mongol), dit le berger en serrant longuement la main de Thierry Carrel. «Vous m’avez sauvé la vie.» Pour le remercier, il veut lui offrir un de ses deux chevaux: c’est tout ce qu’il possède. Thierry Carrel secoue la tête. «Gardez votre cheval, et prenez-en bien soin. J’espère que votre cœur continuera à battre encore de nombreuses années.» Une demi-heure plus tard, il est déjà en salle d’opération. Avec le Dr B. et son équipe, il répare la malformation cardiaque congénitale d’une fillette de 2 mois, au cœur pas plus gros qu’une noix.
L’œuvre de sa vie
Thierry Carrel a déjà opéré 12'000 cœurs au cours de sa carrière. Originaire de Fribourg, il est un des chirurgiens cardiaques les plus renommés d’Europe. De 1999 à 2020, il a dirigé la clinique de chirurgie cardiaque et vasculaire de l’Hôpital universitaire de l’Ile, à Berne. Puis il a travaillé avec Paul Vogt à la reconstruction de la chirurgie cardiaque de l’Hôpital universitaire de Zurich. Aujourd’hui, il travaille dans différentes cliniques en Suisse et en Europe et vit à Vitznau (LU) avec son épouse, la présentatrice de la SRF Sabine Dahinden (57 ans).
Depuis 1996, Thierry Carrel s’est rendu plus de 100 fois, pendant ses congés, dans des pays où la plupart des parents d’enfants atteints de malformations cardiaques congénitales ne peuvent pas se permettre une telle intervention. Il y opère gratuitement. Et constate que, autrefois, davantage de médecins suisses étaient prêts à l’accompagner. En 2014, il a fondé Corelina – Fondation pour le cœur des enfants et, depuis, a opéré en Russie, au Chili, au Maroc ou en Ouzbékistan.
Il y a deux ans, il a reçu une demande d’Oulan-Bator, transmise par les responsables régionaux de la Direction du développement et de la coopération de la Confédération suisse. La Mongolie, lui expliqua-t-on, abritait la réputée fondation Bundan pour le cœur des enfants, dirigée par le Dr Boldsaikhan. En septembre 2024, le Fribourgeois s’est rendu à Oulan-Bator. Il s’est entretenu avec le Dr B. et a assisté à ses opérations cardiaques. «La fondation Bundan est l’œuvre de sa vie. Elle poursuit le même objectif que ma fondation Corelina.» Depuis, Thierry Carrel est revenu huit fois ici.
Une préparation minutieuse
Ce pays d’Asie orientale est 38 fois plus grand que la Suisse. Il partage une frontière au nord avec la Russie et au sud avec la Chine. Chaque mission dure dix jours, le chirurgien opère jusqu’à trois enfants par jour. Septante pour cent du territoire est constitué de pâturages arides et près de la moitié des 3,5 millions d’habitants vivent dans la capitale, les autres dans les montagnes ou en tant que nomades dans les steppes du désert de Gobi, avec leurs chevaux et leurs chameaux. En été, la température peut atteindre 45°C et descendre jusqu’à -50°C en hiver. Un tiers de la population vit avec 3,50 francs par jour.
Durant les deux premiers jours de la mission, cinq opérations sont réalisées par l’équipe de sept personnes de Boldsaikhan, et le chirurgien suisse. Les coûts sont pris en charge par la fondation Bundan. Avant chaque opération, Thierry Carrel étudie les dossiers des patients, lit les dernières publications scientifiques et observe des vidéos réalisées par des chirurgiens expérimentés. «En cas de difficulté inattendue, j’ai toujours un plan B en tête.» Il emporte toujours le même ouvrage avec lui: Manuel de sagesse du monde ordinaire, du philosophe Joseph Maria Bochenski.
Les opérations sont dirigées par le Dr B., assisté du Dr Khaschuluun et de son fils de 30 ans, Onon. Lors des interventions complexes, jamais réalisées en Mongolie, Thierry Carrel est le chirurgien principal. Le Suisse accorde beaucoup d’importance à la durabilité: «Je suis ici pour aider et assister, pour transmettre mes connaissances et mon expérience. Nous travaillons très bien ensemble.»
Le Suisse n’intervient que s’il constate «que cela avance trop lentement ou qu’ils ne sont pas assez sûrs d’eux». Récemment, il a organisé pour la médecin-cheffe mongole en anesthésie un stage auprès d’un professeur allemand avec lequel il est ami, à Munich. «La formation médicale en Mongolie n’est pas au même niveau que chez nous.» Mais les jeunes médecins assistants mongols apprennent vite. Un aspect préoccupe toutefois le Suisse: «Les procédures pourraient être un peu plus structurées.» Il formule discrètement des suggestions en ce sens.
«J’ai un cœur en bonne santé»
Après deux jours à l’hôpital, le groupe part pour cinq jours dans le désert de Gobi, presque inhabité. Quatre fois par an, le Dr B. et son équipe sillonnent ainsi une région du pays afin d’examiner des enfants nomades atteints de maladies cardiaques, dans des hôpitaux isolés. Thierry Carrel participe pour la première fois à une telle mission de proximité. Départ à 6 heures pour 12 chirurgiens cardiaques et cardiologues, répartis dans quatre véhicules tout-terrain.
Dans les bagages: appareils à ultrasons, jouets pour enfants, tentes, réchauds de camping, nourriture. Le groupe se dirige vers le sud sur des routes cahoteuses, le long de la ligne du chemin de fer transsibérien reliant Moscou à Pékin. Il apparaît parfois une yourte ou un troupeau de chameaux. A 450 kilomètres d’Oulan-Bator, premier arrêt à l’hôpital rudimentaire de la ville de Sainshand. La chaleur est accablante. Le couloir est empli de mères et de leurs enfants malades du cœur.
Dix jours auparavant, elles ont été informées sur la page Facebook de la fondation Bundan, qui compte un demi-million d’abonnés, que le Dr B. serait présent à l’hôpital. Dans une des salles, Thierry Carrel et Onon Boldsaikhan, qui assure aussi la traduction, reçoivent une petite fille de 5 mois. A l’aide de son stéthoscope, il ausculte la région du cœur, examine les images échographiques. Puis vient le tour d’Onon. «Quel est ton diagnostic?» demande Thierry Carrel.
Le Mongol répond: «Un trou entre les deux ventricules, un canal artériel encore ouvert. Opération urgente en raison de la pression pulmonaire élevée. Le mieux serait de l’opérer dès notre retour à Oulan-Bator.» Thierry Carrel acquiesce. «Sinon, l’espérance de vie de l’enfant serait fortement réduite.» La mère est désespérée. Sa famille n’a pas d’argent pour un taxi et il n’existe pas de transports publics. La fondation Bundan prend les frais en charge.
«Sans les examens systématiques du Dr B., beaucoup d’enfants mourraient. Dans les régions reculées du pays, les soins médicaux sont rudimentaires», explique le chirurgien suisse pendant les cinq heures de trajet, sur des pistes sablonneuses. Son regard se perd dans le paysage plat et infini. «Ici, j’ai l’impression de voir que la Terre est ronde.» Après le travail, plusieurs heures de piste sont encore nécessaires pour rejoindre le lieu où l’équipe passera la nuit. Sous quelques arbres battus par le vent, dans une zone désertique et poussiéreuse sans personne à des kilomètres à la ronde, l’équipe installe les tentes. Thierry Carrel aide aussi, malgré une migraine. «Trop de soleil, trop de secousses, pas assez bu.» Au dîner, surtout composé de viande de mouton, il sort un paquet de viande des Grisons et une boîte de pêches au sirop. Le silence règne.
Un océan d’étoiles scintille dans le ciel. Le lendemain matin, il raconte: «Avant de m’endormir, j’ai fait une prière de gratitude, parce que, ici, je peux vraiment aider. Mes pensées étaient auprès de ma femme et de ma fille. Il n’y a pas de Rega ici, ni pour moi ni pour les petits patients.» Heureusement, Thierry Carrel est en bonne santé et il prend soin de lui-même: alimentation saine, sorties régulières à vélo de course, randonnées en montagne et «le moins de contrariétés possible».
L’équipe visite six hôpitaux au cours d’un périple de 2000 kilomètres. Des dizaines d’enfants et d’ados sont examinés, des médicaments sont prescrits, 15 opérations sont programmées. Puis le convoi reprend la direction d’Oulan-Bator. Notre chirurgien est fatigué par le périple. Pourquoi le père d’une fille de 32 ans s’impose-t-il de telles épreuves? «En premier, par passion pour mon métier. Je suis en forme, j’ai les mains sûres et une bonne vue. Etre sur un terrain de golf ne me suffirait pas.» Il considère comme un privilège d’être né en Suisse. «Les nomades d’ici doivent monter à cheval ou prendre leur véhicule pendant une heure pour chercher de l’eau dans un puits profond.»
L’homme sait qu’il ne peut pas changer le monde. «Mais ce que nous faisons ici a de la valeur. Même si ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan de la pauvreté.» Le lendemain de son retour, il commence par faire une visite aux soins intensifs de l’hôpital Songdo. Il est heureux: tous les patients qu’il a opérés quelques jours auparavant vont bien. Puis il retourne au bloc opératoire. Durant les deux derniers jours de sa mission actuelle, six interventions sont prévues, dont celle de la petite fille de Sainshand. Elles se déroulent sans complications. Une maman offre à Thierry Carrel une petite yourte en céramique.
En attendant son taxi pour l’aéroport, le regard du sexagénaire se tourne vers l’hôpital Songdo. «A chaque départ d’ici, je ressens une certaine mélancolie. Que deviennent les patients lorsque je pars? Et si je ne pouvais plus venir?» Mais il reste optimiste, conscient que son travail porte ses fruits. «Les jeunes médecins ici ont fait de grands progrès, ils sont extrêmement motivés.» Thierry Carrel aimerait poursuivre sa mission pendant encore quelques années, cinq à six fois par an. «Si Dieu le veut…»
Cet article a été publié initialement dans le n°36 de «L'illustré», paru en kiosque le 3 septembre 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°36 de «L'illustré», paru en kiosque le 3 septembre 2026.