7,58 millions de francs engagés en deux ans, des casquettes qui s’empilent, et des garde-fous jugés trop faibles: la Cour des comptes du canton de Vaud publie un rapport sur la gestion du risque de conflits d’intérêts à Leysin. Elle a ouvert un examen succinct après six signalements reçus entre novembre 2024 et octobre 2025, dont quatre anonymes.
Au-delà de Leysin, le rapport touche un nerf sensible: les subventions et prêts liés au développement régional et touristique. C’est la première fois qu’est documenté dans le canton de Vaud le risque de conflits d’intérêt potentiels dans le chantier de la loi sur l’appui au développement économique (LADE), dispositif imaginé par Philippe Leuba.
En 2024, le SPEI indique avoir soutenu, via la LADE, des projets régionaux (3,2 millions), des infrastructures (7,9 millions) et des projets touristiques (10,75 millions). Ces soutiens sont souvent complétés par la Nouvelle politique régionale (NPR) pilotée par le SECO, qui combine contributions et prêts; le contrôle de gouvernance se joue d’abord au niveau cantonal et régional.
Intérêt matériel évident
Le constat est avant-tout cinglant pour l’exécutif communal leysenoud: sur la période auditée, le syndic et député PLR Jean-Marc Udriot «aurait dû se récuser dans tous les dossiers» liés à Télé Leysin–Col des Mosses–La Lécherette SA (TLML SA), société de remontées mécaniques qu’il préside à titre personnel. La Cour précise toutefois n’avoir trouvé «aucune trace de malversation». Dans sa page 12, le document précise: «A date d’audit, il (ndlr: le syndic) détenait des actions de la société.» Donc un intérêt matériel évident.
Le rapport passe au crible quatre préavis adoptés entre 2023 et 2025: le Masterplan VTT, l’Interface Leysin Télécabine, l’achat de la parcelle «Place Large Dessous» et des activités ludiques à la Berneuse. Total des engagements votés: 7,58 millions. Problème, selon la Cour: ces dossiers ont été traités sans abstention ni récusation au niveau municipal, alors que TLML SA était concernée à divers titres (prestataire, bénéficiaire, vendeur de parcelle, ou porteur de projet).
Une seule récusation est documentée en mai 2025, mais la Cour estime qu’elle ne correspond pas à la “bonne pratique”, qui implique aussi de ne pas prendre part au débat et d’éviter toute influence.
Absences de bases contractuelles
Autre volet sensible: l’Association Leysin Outdoor (ALO), liée au Masterplan VTT et bénéficiaire d’aides cantonales et fédérales. La Cour décrit une gouvernance fragile (documentation lacunaire, rôle mal clarifié, fonds propres insuffisants) et va jusqu’à écrire que l’association est «d’abord un moyen pour encaisser des subventions», alors que certaines prestations ont été payées par la Commune ou facturées par TLML SA.
Le rapport relève aussi l’absence de bases contractuelles claires dans certains cas et cite, à titre d’exemple, des honoraires versés sans contrat écrit pour un premier chef de projet. La critique ne s’arrête pas à Leysin. Chablais Région, organisme régional qui instruit et préavise des demandes de subventions LADE pour le compte du Canton et dont Jean-Marc Udriot est membre du comité, n’aurait pas mis en place la procédure prévue pour prévenir les conflits d’intérêts, malgré une convention entrée en vigueur au 1er janvier 2024.
La Cour parle d’une «ligne de défense» qui manque dans le dispositif actuel. Et elle souligne que le SPEI (service cantonal concerné) n’a pas vérifié la mise en œuvre de ces exigences. Dernier élément qui interpelle: à la date d’audit, près de 19% des actionnaires de TLML SA étaient non enregistrés ou inconnus, ce qui n’est pas conforme au droit, selon la Cour. Des mesures auraient été prises à l’assemblée générale de septembre 2025 pour réduire cette part.
Des faits connus
La Cour insiste: ce dossier ne raconte pas une affaire pénale, mais une question de confiance et d’apparence de favoritisme quand de l’argent public est en jeu. Les entités concernées ont accepté les recommandations, selon le communiqué. La Municipalité indique avoir mis en place une procédure de récusation et un registre des intérêts en novembre 2025.
Le SPEI était au courant des conclusions de l’audit mi-octobre comme le montre l’annexe 3 (p.40). Il a tout de même préparé pour le Conseil d’Etat des dossiers qui sont passés en janvier. Ce dernier a décidé de «soutenir la création d’une offre ludique estivale à destination des familles au sommet de la Berneuse par le biais d’une aide à fonds perdu de 156'600 francs et d’un prêt au titre de la Nouvelle politique régionale fédérale de 281'000 francs accordé à la société Télé Leysin – Col des Mosses – La Lécherette SA».
S’y ajoute le projet de prolongement de la ligne ferroviaire Aigle-Leysin jusqu’au domaine skiable. Incluant trois nouvelles gares et un funiculaire et financé par la Confédération à hauteur de 130 millions. Des soutiens répétés que les concurrents de Leysin doivent aujourd’hui regarder avec une certaine circonspection.