Sous couverture
On a suivi un détective privé en pleine filature à Genève

Il peut se déguiser en mendiant ou encore slalomer dans la ville pour ne pas perdre sa cible. A Genève, nous avons suivi Grégory, détective privé, le temps d'une filature, pour découvrir les ficelles d’un métier aussi discret qu’imprévisible.
En Suisse, particuliers, entreprises, employeurs ou assurances peuvent faire appel à des détectives privés.
Photo: DR
Sara Benito

Petite sacoche Longchamp, tee-shirt bleu et short décontracté: dans la foule, Grégory disparaît sans même avoir besoin de se cacher. Au rond-point de Rive, au milieu des passants, il pourrait être n’importe qui. Mais alors que les autres flânent sous la lourde chaleur de l’été, lui surveille la porte en bois de l’immeuble d’en face. Un homme doit en sortir. Grégory est détective privé et la filature a déjà commencé.

A quelques mètres, Murphy*, un autre agent avec lequel Grégory travaille régulièrement, attend un bus qu’il ne prendra jamais, les yeux rivés sur cette même porte. Les deux hommes restent en contact et chacun est prêt à alerter l’autre au moindre mouvement. Une filature commence souvent ainsi… par l’attente. Le record de Grégory s’élève à 22 heures, posté dans un coin de rue.

Pour tenir aussi longtemps, il faut s’organiser et pas question de quitter son poste pour assouvir une envie pressante. Grégory est bien équipé. Dans le coffre de sa voiture, des toilettes pliables et des sachets urinaires côtoient un paquet de nouilles instantanées et une trottinette électrique. Un inventaire assez trivial, si on le compare aux gadgets high-tech des détectives de cinéma.

Même si le temps s’étire, il ne faut jamais relâcher son attention. «Celui qui s’ennuie en filature, c’est qu’il ne fait pas de filature.» En quelques secondes, tout peut accélérer. Alors, on observe sans en avoir l’air jusqu’à ce que le signal du départ soit lancé.

Les «histoires de cul» c’est surtout un fidèle cliché

Derrière cette pratique légale mais encadrée, les mandats sont loin de se résumer aux fameuses histoires d’adultère. Particuliers, entreprises, employeurs ou assurances peuvent faire appel à des détectives privés. Grégory travaille le plus souvent sur des enquêtes d’assurance, des soupçons d’escroquerie ou encore des dossiers liés à la contrefaçon, notamment de cigarettes.

L’adultère, lui, reste un fidèle cliché du métier, bien plus qu’un véritable fonds de commerce: «Les histoires de cul, on en fait très très peu.» Les assurances occupent, quant à elles, une place bien plus concrète dans son quotidien. Grégory est d’ailleurs souvent mandaté pour surveiller des assurés soupçonnés d’abus, une pratique qui a fait débat en Suisse et qui est désormais encadrée par une base légale entrée en vigueur en 2019.

«Etre discret, ce n’est pas être caché»

Pour un détective privé, se fondre dans le décor ne tient pas seulement à la discrétion. Il faut aussi savoir utiliser ce qui l’entoure. Devant une boutique, une simple vitrine suffit à observer ce qui se passe derrière soi. «Les sacs à main sont jolis, mais le reflet de la vitrine est plus intéressant pour moi», explique Grégory.

Aujourd’hui, il arpente le centre-ville de Genève en tenue décontractée, mais demain, le détective pourrait tout aussi bien enfiler un costume chic, une fausse Rolex au poignet. Grégory peut aussi aller plus loin et il s’est déjà fait passer pour un mendiant: vêtements usés, assis sur le bitume d’un coin de rue, prêt à donner l’alerte à ses collègues. Une apparence redoutablement efficace puisque «personne ne regarde un mendiant aujourd’hui. C’est malheureux, mais les gens passent à côté et personne ne regarde».

Du sans-abri au faux homme d’affaires, la logique reste la même: comprendre son environnement et s’y intégrer suffisamment pour ne laisser aucun souvenir. Etre vu n’est pas un problème. Etre remarqué, oui.

En voiture, tout se joue dans les rétroviseurs

Le téléphone sonne. Murphy est formel: l’homme vient de sortir de son domicile et se dirige vers son véhicule, un 4x4 gris. Le calme et l’attente se fissurent. Pour autant, personne ne court, personne ne crie. Grégory accélère simplement le pas et rejoint sa voiture pendant que son collègue démarre le scooter.

En ville, un deux-roues devient vite un précieux allié. Il se faufile dans la circulation, remonte plusieurs véhicules et prend le relais là où une voiture resterait coincée. Dans celle de Grégory, le téléphone passe en haut-parleur et, au rythme du trafic, les informations circulent en permanence entre son binôme et lui.

En voiture, la discrétion se joue surtout dans les rétroviseurs. Un détective maintient ce qu’il appelle un «écran»: un autre véhicule glissé entre le sien et celui de sa cible. Mais cette parade n’écarte jamais totalement le risque d’être repéré. Dans le jargon, on parle alors de «se faire lever» ou de «se faire détroncher».

Grégory en a déjà fait l’expérience à deux reprises. «Celui qui dit qu’il ne s’est jamais fait lever, c’est un menteur», précise-t-il, sans quitter des yeux le 4x4 gris qui disparaît dans le parking d’un centre commercial. Dans ces moments-là, il garde toujours une histoire en réserve: un prétexte assez crédible pour justifier sa présence et détourner les soupçons.

Un détective n’est pas un paparazzi

Dans le centre commercial, Murphy emboîte le pas de la cible et la suit jusqu’à l’étage, où elle commande un café. Grégory, lui, se positionne près de la sortie du parking.

Mais suivre quelqu’un ne signifie pas photographier chacun de ses gestes. «On n’est pas des paparazzis», insiste-t-il. Un café pris seul n’a, en soi, que peu d’intérêt. Ce qui compte, c’est avec qui il est partagé. Et cette fois, personne ne viendra.

Quelques minutes plus tard, l’homme reprend le volant. Ecran après écran, les deux détectives traversent une nouvelle fois Genève, où la filature se poursuit à pied dans les rues marchandes de Rives.

Une filature peut aussi lui coûter Noël

Etre détective privé, c’est aussi faire tourner une entreprise: décrocher des mandats, répondre aux clients, rédiger des rapports et entretenir une réputation. «Faire de la filoche, c’est un métier. Mais il faut aussi comprendre qu’on gère une société», rappelle Grégory.

A son compte, Grégory compose avec des journées impossibles à verrouiller et il a déjà raté des anniversaires, des fêtes de famille et même des Noëls. Malgré ce temps avalé par le travail, le détective insiste: «Si on n’a pas d’empathie pour les gens, on ne fait pas ce métier.» Les clients arrivent avec leurs doutes, leurs problèmes, parfois leurs histoires les plus intimes et, à force de regarder les autres vivre, Grégory a fini par les connaître par cœur.

La cible est photographiée lorsqu’elle retire de l’argent à la banque et quand elle achète de la viande fraîche. Sous le soleil de plomb qui écrase Genève depuis des heures, Grégory devine la suite. Quelques instants plus tard, la porte en bois se referme derrière l’homme qu’il a suivi tout l’après-midi. Cette fois, la filature est terminée.

*Nom d’emprunt. Pour les besoins de ce reportage et afin de respecter le cadre légal, la personne suivie avait donné son accord à Grégory pour qu’une filature soit organisée au cours de la semaine, sans connaître le jour ni l’heure exacts. Murphy*, nom d’emprunt de l’agent qui accompagnait Grégory, ignorait qu’il s’agissait d’un exercice et n’en a été informé qu’à la fin, afin de rester au plus proche des conditions réelles d’une filature.

Comment devient-on détective privé en Suisse?

Pas besoin de sortir d’une école de police pour devenir détective privé. En Suisse, il n’existe ni formation fédérale obligatoire, ni diplôme officiellement reconnu pour exercer ce métier. Des écoles privées proposent néanmoins des cursus où sont notamment enseignés le droit, les techniques d’enquête et de filature ou encore la rédaction de rapports.

«Il n’y a pas de parcours type», résume Grégory. Selon lui, les détectives peuvent venir d’horizons professionnels très différents.

Pas question pour autant de s’improviser détective n’importe où. Les conditions d’exercice dépendent des cantons. À Genève, une autorisation préalable délivrée par le canton est obligatoire. Le candidat doit notamment pouvoir justifier de son honorabilité, de sa solvabilité et de l’exercice de ses droits civils.

Un cadre encore plus strict s’applique aux observations réalisées pour les assurances sociales: depuis 2019, les spécialistes mandatés dans ce domaine doivent disposer d’une autorisation de l’Office fédéral des assurances sociales et justifier de connaissances juridiques ainsi que d’une formation en surveillance.

Pas besoin de sortir d’une école de police pour devenir détective privé. En Suisse, il n’existe ni formation fédérale obligatoire, ni diplôme officiellement reconnu pour exercer ce métier. Des écoles privées proposent néanmoins des cursus où sont notamment enseignés le droit, les techniques d’enquête et de filature ou encore la rédaction de rapports.

«Il n’y a pas de parcours type», résume Grégory. Selon lui, les détectives peuvent venir d’horizons professionnels très différents.

Pas question pour autant de s’improviser détective n’importe où. Les conditions d’exercice dépendent des cantons. À Genève, une autorisation préalable délivrée par le canton est obligatoire. Le candidat doit notamment pouvoir justifier de son honorabilité, de sa solvabilité et de l’exercice de ses droits civils.

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