La procédure visant l'élu socialiste est classée
Mountazar Jaffar: «J’aurais parfois aimé être davantage protégé»

Il s’était tu pour laisser parler la justice. Deux ans plus tard, la procédure contre Mountazar Jaffar est classée. Likes controversés, polémique nationale, antisémitisme, islamophobie, Parti socialiste ou encore paternité: l’élu lausannois se livre en exclusivité.
IL34_JAFFAR_3_20260812_Mountazar-Jaffar_08_DSMAZ.jpg
Photo: Dom Smaz

En bref

Généré par l’IA, vérifié par la rédaction
  • Le Ministère public a classé la procédure pénale contre Mountazar Jaffar, conseiller communal socialiste lausannois, accusé de discrimination liée à des likes jugés antisémites sur X. L'ordonnance du 17 juillet conclut à l'absence d'intention pénale, malgré le caractère discriminatoire de certains posts.
  • Mountazar Jaffar, nouvellement père et bientôt docteur en sciences politiques, a vécu deux années marquées par l'incertitude, des menaces et une autocensure due à la procédure judiciaire et aux attaques publiques.
  • Les frais de procédure, assumés par l'Etat après son acquittement, soulèvent des questions sur l'impact politique et personnel de cette affaire, qui a freiné sa carrière et soulevé des débats sur la liberté d'expression.
Logo Schweizer Illustrierte
Antoine HürlimannResponsable de l'actualité de L'illustré

Pendant près de deux ans, une affaire de likes controversés aura plané sur Mountazar Jaffar comme une épée de Damoclès. Le conseiller communal (législatif ) socialiste lausannois avait été dénoncé pénalement pour discrimination et incitation à la haine après avoir «aimé» sur X plusieurs publications jugées antisémites par leurs dénonciateurs, déclenchant une polémique nationale.

Le Ministère public vient finalement de classer la procédure. Dans son ordonnance datée du 17 juillet, le procureur considère que trois publications présentent objectivement un caractère discriminatoire, mais estime que l’intention pénale de Mountazar Jaffar n’est pas établie. Il relève notamment que, avant même les dénonciations, l’élu avait publiquement affirmé lutter contre toutes les formes de discrimination, en citant expressément l’islamophobie et l’antisémitisme.

Une décision entrée en force qui clôt le volet judiciaire d’une affaire qui l’a profondément marqué. Devenu père d’une petite fille au mois de juin et bientôt docteur en sciences politiques, le Lausannois de 31 ans revient pour la première fois, en exclusivité pour «L’illustré», sur ces deux années de tempête, ses erreurs, ses blessures et ses ambitions intactes. Grand entretien.

Mountazar Jaffar, la dernière fois que vous avez fait l’actualité bien au-delà de Lausanne, c’était en mai 2024, d’abord dans «Le Matin Dimanche» puis dans toute la presse du pays, pour des likes litigieux sur les réseaux sociaux, qualifiés par certains de pro-iraniens, d’antisémites ou de pro-Hamas, qui vous avaient valu une dénonciation pénale. Où en est cette affaire aujourd’hui?

J’ai reçu à la mi-juillet une ordonnance de classement du Ministère public. Je suis évidemment très soulagé. La procédure a été longue, mais c’est le temps de la justice et je sais aussi que les Ministères publics sont surchargés.

Quand vous avez reçu cette décision, qu’avez-vous ressenti en premier: du soulagement, de la colère ou une forme d’amertume?

Du soulagement, clairement. Ensuite seulement, avec un peu de recul, une forme de fatigue. Parce que deux ans, c’est long. On vit avec une épée de Damoclès permanente.

«
Mon intention a toujours été de soutenir le peuple palestinien et de dénoncer ce que je considérais comme des injustices
Mountazar Jaffar
»

A quel point cette procédure a-t-elle pesé sur vous?

Beaucoup. Je pensais que l’affaire était derrière moi après la procédure interne au Parti socialiste. Puis, quelques semaines plus tard, elle est devenue judiciaire. Pendant près de deux ans, j’ai vécu avec cette incertitude. Le mot «pénal» fait peur. Même lorsqu’on sait qu’une dénonciation ne signifie évidemment pas une condamnation, on se demande ce qui va arriver à sa carrière, à ses projets, à sa vie. J’ai volontairement retardé certaines choses en attendant que cette affaire soit clarifiée. Il y a eu un véritable coup d’arrêt.

Une «erreur» née de l'indignation

Vous avez vous-même parlé d’une «erreur» à propos de certains de ces likes. Etait-ce un repentir sincère ou le résultat de la pression exercée à votre endroit?

Ce n’est pas parce qu’on a fouillé dans mon compte que j’ai présenté mes excuses. Je l’ai fait parce que certains de ces likes ont pu blesser et être interprétés dans un sens qui n’était pas le mien. Mon intention a toujours été de soutenir le peuple palestinien et de dénoncer ce que je considérais comme des injustices, pas de m’en prendre à des personnes en raison de leur religion ou de leur origine.

Mais vous aviez notamment liké une publication provenant de l’ayatollah Ali Khamenei. Peut-on vraiment séparer à ce point un message de celui qui le porte?

Je continue de penser qu’un like ne signifie pas automatiquement que l’on adhère à tout ce que représente son auteur. Dans certains cas, j’ai réagi en une fraction de seconde à un message précis, dans un contexte d’indignation très forte face à Gaza.

Auriez-vous liké un tweet d’Adolf Hitler affirmant, en pleine canicule, que la lutte contre le réchauffement climatique est une urgence absolue?

Votre comparaison vous appartient. Mais si vous me demandez si je suis opposé à la dictature iranienne et si je soutiens celles et ceux qui se battent pour davantage de liberté, ma réponse est évidemment oui.

Donc, avec le recul, vous reconnaissez qu’on ne peut pas totalement dissocier un message de celui qui le porte?

Je regrette ce like. Ce qui m’interroge, en revanche, c’est la différence de traitement. Est-ce qu’on fouille avec la même énergie les comptes de personnes qui likent des déclarations de Benyamin Netanyahou, sous mandat d’arrêt pour crimes contre l’humanité, ou de Donald Trump, qui viole lui aussi sans relâche le droit international? Et si on en trouvait, est-ce que cela déclencherait la même polémique nationale? Je n’en suis pas convaincu.

Cible d'un deux poids, deux mesures?

Vous estimez donc avoir été ciblé?

Oui. Ces publications dataient de plusieurs mois et étaient noyées parmi des milliers de likes. Les retrouver a pris des heures, j’ai fait l’exercice, c’est un travail, sachant que la personne ayant fait ça a bien pris soin de ne pas sélectionner mes likes qui condamnent explicitement l’antisémitisme. Je pense que ma visibilité sur la question palestinienne a joué. J’étais un élu musulman, engagé à gauche, qui s’est exprimé très tôt et très clairement sur Gaza. Cela permettait facilement de m’inscrire dans un récit: «Regardez, les musulmans sont antisémites, ils soutiennent le Hamas.» Or ce récit ne correspond ni à ma pensée, ni à mon parcours.

Vous dites avoir été l’une des rares voix politiques à parler très tôt de Gaza. Est-ce finalement cela, selon vous, qui vous a coûté le plus cher?

Oui, probablement. Ma principale «faute», si je puis dire, a été d’être très vocal à un moment où peu d’élus politiques l’étaient. J’ai pris position dès l’automne 2023, alors que le débat public était encore largement structuré autour du droit d’Israël à se défendre. Aujourd’hui, le regard mondial sur la situation, reconnue par les plus grands experts comme étant un génocide (aucune juridiction internationale n’a, à ce jour, définitivement qualifié les faits de génocide, ndlr), a profondément évolué. Beaucoup de choses qui étaient très difficiles à dire à l’époque sont désormais discutées beaucoup plus ouvertement.

C’est à l’Université de Lausanne (Unil), où il pose ici, que l’élu a achevé sa thèse en sciences politiques.
Photo: Dom Smaz

Vous qui dénoncez le deux poids, deux mesures, condamnez-vous sans équivoque les attaques terroristes du Hamas du 7 octobre 2023?

Oui, sans aucune ambiguïté. Rien ne peut justifier le massacre de civils, je l’ai toujours dit clairement.

Votre propre parti vous avait alors soumis à une procédure disciplinaire. Vous êtes-vous senti lâché par les vôtres?

Oui et non. A ce moment-là, je prenais énormément de coups et j’aurais parfois aimé être davantage protégé. Mais je ne veux pas refaire l’histoire: le parti était lui aussi sous une pression énorme et a essayé d’éteindre l’incendie. J’ai dû m’expliquer devant le comité directeur du PS vaudois. Trois possibilités existaient: aucune sanction, un blâme ou l’exclusion. Je n’ai finalement reçu aucune sanction. La procédure elle-même a néanmoins été très dure à vivre.

Il y a malgré tout des socialistes dont l’attitude vous a déçu?

Certains éléments m’ont touché. Par exemple, la prise de parole de Pierre-Yves Maillard dans les médias. Ma déception a été à la hauteur du respect que je lui porte. J’aurais aimé que lui, tout comme d’autres personnalités bénéficiant d’une grande audience, consacrent autant d’énergie à parler de ce qui se passe à Gaza qu’à commenter les likes d’un simple élu communal.

A l’inverse, il se dit que le syndic de Lausanne, Grégoire Junod, vous a beaucoup soutenu au sein du PS. C’est vrai?
Grégoire Junod avait très tôt une lecture globale de ce qui se passait et m’a énormément défendu. Je tiens à le remercier. Louis Dana, Julien Eggenberger et plusieurs autres camarades ont également été présents, tout comme d’autres personnes hors parti.

«
Je me considère comme un militant antiraciste: cela comprend évidemment l’antisémitisme
Mountazar Jaffar
»

Comment cette affaire politique est-elle finalement devenue une affaire judiciaire?

Après la procédure du PS, certaines personnes ont manifestement considéré que cela ne suffisait pas. La Communauté israélite de Lausanne (CILV) et la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) Vaud ont déposé une dénonciation pénale. Je le regrette profondément. J’aurais préféré qu’on se parle avant d’en arriver là. J’ai toujours voulu sortir de cette affaire par le dialogue. Cela nous aurait permis de faire quelque chose de constructif et d’éviter de faire payer mes frais de procédure aux contribuables. Comme j’ai été innocenté, tous les frais ont été mis à la charge de l’Etat.

Pression politique et enquête pénale

Vous avez pourtant fini par rencontrer des représentants de la communauté israélite. Pourquoi cela n’a-t-il pas permis d’éteindre le conflit?

Nous avons eu de nombreux échanges. Avec l’aide de mon avocat, Me Loïc Parein, j’ai constamment essayé d’ouvrir des portes. J’espérais que cela permettrait d’apaiser les choses. Cela n’a pas abouti. Par exemple, à la demande de la CILV, nous avons organisé en mai 2025 une séance avec deux de leurs représentants et les cadres de mon parti, une douzaine, y compris le syndic. Il était envisagé que cette séance permette une sortie «à l’amiable», mais cela n’a pas suffi. Je reste malgré tout disponible aujourd’hui pour travailler avec la communauté juive. Je me considère comme un militant antiraciste: cela comprend évidemment l’antisémitisme, qui est un sujet très grave.

Vous dites avoir voulu faire confiance à la justice. Vous ne vous êtes pourtant pas exprimé à ce propos pendant près de deux ans. Vous êtes-vous censuré?

Oui. C’est ce qu’on appelle parfois le chilling effect: lorsqu’une procédure, ou simplement la crainte d’une procédure, conduit quelqu’un à réfléchir deux fois avant de s’exprimer. Quand vous recevez une dénonciation pénale, vous commencez forcément à douter: «Est-ce que j’ai été trop loin? Est-ce que je risque quelque chose si je dis encore ceci ou cela?» Cette autocensure est réelle.

Cette période vous a-t-elle fait craindre pour votre sécurité?

Oui. Et cela avait commencé avant même l’affaire des likes. Dès l’automne 2023, après mes prises de position sur la Palestine, j’ai reçu des messages racistes et islamophobes extrêmement violents. Certains étaient très longs, envoyés au milieu de la nuit, avec des menaces. A un moment, vous vous demandez forcément si quelqu’un va retrouver votre adresse ou passer à l’acte. J’ai essayé de retirer mes coordonnées d’internet. Je suis devenu beaucoup plus méfiant. J’avais parfois l’impression qu’on me suivait ou qu’on me regardait différemment.

Avez-vous envisagé de tout arrêter?

Oui. Je me suis demandé à quoi bon continuer si mon engagement politique exposait ma famille. J’ai même envisagé de quitter la politique, voire la Suisse. A force de lire des messages racistes m’enjoignant de «retourner chez moi», j’ai fini par questionner ma propre identité. Je suis né ici, j’ai la nationalité suisse et je considère que c’est le meilleur pays du monde. Alors quoi? Partir vivre en Irak, que mes parents ont fui à cause de la guerre et de la dictature? Puis je me suis dit que si je partais, ceux qui voulaient me faire taire auraient gagné.

La procédure a-t-elle également pesé sur votre carrière professionnelle?

J’ai eu beaucoup de chance d’être soutenu par mon université, mes collègues et mon directeur de thèse. J’ai pu poursuivre mon travail et soutenir ma thèse en sciences politiques, dont la défense publique est encore à venir. Politiquement, en revanche, ma trajectoire s’est clairement ralentie. J’avais connu une progression assez rapide depuis mon entrée au PS et mon élection au Conseil communal de Lausanne. En 2024, tout s’est figé. Je ne savais pas ce que cette affaire pouvait devenir ni quelles portes allaient se fermer.

Paternité et nouvelles perspectives

Cette ordonnance cicatrise-t-elle les blessures de ces deux dernières années?

Elle me permet de faire un énorme pas en avant. La cicatrice est fermée, mais elle restera visible. Il y a des choses qui marquent et qu’il m’est difficile d’oublier. Attention, je ne suis pas dans une logique de revanche. Mais je sais qui a dit quoi et qui était là lorsque j’en avais besoin.

Devenu père d'une petite fille au mois de juin, le trentenaire est plus déterminé que jamais à protéger sa vie familiale.
Photo: Dom Smaz

Vous êtes devenu père au mois de juin. La naissance de votre fille remet-elle tout cela en perspective?

Forcément. L’arrivée d’un enfant vous oblige à relativiser énormément de choses. Tout à coup, vous vous dites qu’il existe beaucoup plus important qu’une polémique ou qu’un article. Cela m’a aussi permis de me projeter de nouveau.

Est-ce que votre paternité va changer votre manière de faire de la politique?

Mes convictions ne vont pas changer. Je serai probablement plus attentif à la manière dont je communique et encore plus protecteur de ma vie familiale. Mais la parentalité élargit déjà mon regard politique. Je pense davantage aux familles monoparentales, aux places de crèche, à la charge mentale, à celles et ceux qui doivent concilier plusieurs emplois et une famille. Cela donne une réalité très concrète à des politiques publiques dont je pouvais parfois parler de façon plus abstraite.

Après une interview presque entièrement consacrée à Gaza et à cette affaire, vous tenez d’ailleurs à rappeler que ce n’est pas votre seul combat…

De par mon doctorat, je suis notamment spécialiste des politiques publiques, en particulier du logement, des inégalités spatiales, des quartiers et de la participation. Mon combat politique reste profondément socialiste: le logement, le pouvoir d’achat, les primes d’assurance maladie ou encore les conditions de travail. J’ai grandi à la Bourdonnette, un quartier populaire de Lausanne, dans un milieu où ces questions étaient très concrètes. Je sais ce que signifie vivre avec peu de moyens et dépendre des politiques publiques pour pouvoir étudier ou se loger correctement. C’est d’abord pour cela que je fais de la politique.

Un article de «L'illustré» n°34

Cet article a été publié initialement dans le n°34 de «L'illustré», paru en kiosque le 20 août 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°34 de «L'illustré», paru en kiosque le 20 août 2026.

Articles les plus lus