Le traumatologue du drame de Sierre évoque Crans-Montana
«La colère est un mécanisme de défense pour se protéger des affres du deuil»

Erik de Soir s'est occupé des victimes belges de l'accident du tunnel de Sierre survenu en 2012. Le traumatologue explique comment les autorités suisses peuvent venir en aide aux victimes de Crans-Montana.
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Erik de Soir, traumathérapeute belge, s'est notamment occupé des proches des enfants belges décédés dans l'accident de bus à Sierre.
Photo: Lynn Van Baelen
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Rebecca Wyss

Erik de Soir, avez-vous eu une impression de déjà-vu lorsque vous avez entendu parler du drame de Crans-Montana?
Oui, dans la mesure où des amis pompiers valaisans m'ont contacté. Ils m'ont écrit pour me dire à quel point Crans-Montana leur rappelait l'accident de bus de 2012. Une fois de plus, il y avait beaucoup d'hélicoptères, et les services impliqués à l'époque étaient à nouveau mobilisés. Certains des sauveteurs qui étaient intervenus et avaient accompagné les victimes ont ensuite quitté leur emploi. Ils n'ont pas supporté ce qu'ils avaient vu.

Quel est l'impact d'un accident aussi grave sur les personnes concernées?
Crans-Montana me rappelle les grandes catastrophes qui ont frappé la Belgique, comme l'incendie de Switel lors du réveillon du Nouvel An 1994/1995 ou la méga-explosion de gaz à Ghislenghien en 2004. J'étais présent en tant que thérapeute et j'ai rédigé ma thèse de doctorat sur cette dernière catastrophe. J'ai vu de près les ravages causés par les brûlures graves chez les survivants et leurs familles. L'identification des victimes est à elle seule très difficile. Lors de l'incendie de Switel, j'ai par exemple pris en charge une famille qui, après quatre semaines passées au chevet d'un patient à l'hôpital, a constaté qu'il ne s'agissait pas de leur fils.

C'est terrible…
Oui. La famille était flamande, et les parents ont soudainement entendu le garçon blessé parler néerlandais. Pendant tout ce temps, ils avaient pleuré et prié à côté d'un autre enfant. Cela leur a laissé un sentiment de culpabilité.

Actuellement, des dizaines de jeunes souffrant de brûlures très graves sont hospitalisés dans des hôpitaux suisses. Que se passe-t-il dans leur tête?
Ces patients ont souvent très peur d'être abandonnés par leur famille. Celle-ci ne sait pas quoi dire ni comment se comporter, car leur enfant est bandé comme une momie et ils ne peuvent même pas l'embrasser. Ces patients me disent alors: «Tu as vu comment ma mère s'est éloignée de moi? Elle ne m'aime plus.» En tant que soignants, nous devons alors servir de médiateurs.

On lit partout que la rémission des survivants et des proches des victimes prend beaucoup de temps. Combien de temps, selon vous?
La guérison psychique et physique de ces personnes prendra certainement dix ans, voire plus.

Dans quelle mesure les autorités ont-elles un rôle à jouer à cet égard?
Chaque famille devrait désormais bénéficier du soutien d'un accompagnateur psychosocial. Cette personne devrait prendre en compte les besoins des familles et des survivants. Et les accompagner sur une très longue période. Ce que les autorités ne doivent surtout pas faire maintenant, c'est se concentrer sur la protection de leurs propres intérêts.

Le président de la commune de Crans-Montana a déclaré cette semaine lors d'une conférence de presse que la commune était lésée. Comment cela est-il perçu par les familles concernées?
Le président de la commune était responsable des contrôles. Et il devrait avant tout s'excuser pour cette défaillance. On voit maintenant la colère monter parmi la population. Et certainement aussi chez les proches. Cette colère est contre-productive pour le processus de deuil des survivants.

La colère fait partie du deuil au début. Qu'y a-t-il de mal à cela?
J'ai vu cela dans le cas de l'accident de bus de 2012. Certains parents ont soudainement adhéré à l'hypothèse selon laquelle l'accident aurait été causé par le suicide du chauffeur. Il n'y a aucune preuve de cela dans les dossiers d'enquête. Mais les parents s'y sont accrochés. Ils étaient en colère contre le chauffeur de bus, sa famille. Même contre moi, qui ai accompagné certains parents.

Pourquoi contre vous?
Parce que j'ai également accompagné les familles des deux chauffeurs. Cette colère est un mécanisme de défense pour se protéger des affres du deuil. Mais elle empêche les familles de reprendre le cours de leur vie. Certains parents n'ont toujours pas commencé leur deuil, ils sont bloqués. Il est également vrai que la communication des autorités valaisannes à l'époque a encore aggravé la situation. Elles ont commis des erreurs, probablement dans l'intention d'épargner davantage de souffrances aux gens.

Quelles erreurs?
Pour répondre à cette question, je dois remonter un peu plus loin dans le temps.

Faites…
Trois mois après la catastrophe, j'ai accompagné les familles en Suisse. Avant le voyage, les autorités suisses avaient déclaré que les parents ne pourraient pas voir le bus. Il se trouvait dans un hangar quelque part à Genève et faisait l'objet d'une enquête. Lorsque nous sommes arrivés en Valais et que nous nous sommes rendus en bus sur le lieu de l'accident, un officier de police a déclaré aux parents qu'aucun effet personnel des enfants n'avait été retrouvé. Nous sommes ensuite descendus sur le parking de l'autoroute près du tunnel en question, où nous avons rencontré la délégation suisse. C'est alors qu'un des parents a soudain aperçu le bus accidenté à 300 mètres.

Erik de Soir nous montre alors une photo du car qu'il a prise à l'époque. Vitres brisées, garé à côté d'une benne à ordures, le bus semblait avoir été laissé à l'abandon

Comment les parents ont-ils réagi?
Ils étaient sous le choc. Ils voulaient immédiatement monter dans le bus. Les autorités valaisannes les en ont empêchés, arguant qu'il était trop instable. J'ai donc insisté, avec trois pompiers de notre délégation, pour que nous puissions y jeter un coup d'œil.

Et qu'avez-vous trouvé?
De nombreux effets personnels des enfants étaient encore éparpillés dans le bus. Nous avons dû faire pression pour que la police fouille immédiatement le bus et remette les objets aux parents endeuillés. Finalement, nous sommes rentrés en Belgique avec deux grands sacs remplis d'effets personnels. Ce genre d'erreur – la rétention d'informations – est commise par les autorités lorsqu'elles veulent protéger les victimes et les proches. Mais cela ne fait que semer la méfiance et la colère.

Maintenant, le Conseil fédéral tente désormais d'agir correctement. Une délégation s'est rendue à Martigny vendredi pour la cérémonie commémorative. Qu'est-ce que cela signifie pour les personnes concernées?
Ce rituel de deuil est essentiel. Il est également important que des personnalités importantes y assistent. Lorsqu'une catastrophe se produit en Belgique, le roi et la reine se rendent sur le lieu de l'accident et rencontrent les victimes. Ils reconnaissent leur souffrance: c'est une tragédie. Cela fait du bien. Mais faire juste un peu acte de présence ne suffit pas.

Les choses vont rarement plus loin…
C'est vrai. A l'occasion d'une catastrophe en Belgique, le Premier ministre m'a un jour appelé directement sur mon portable. Nous n'avions jamais eu de contact auparavant. Il voulait savoir s'il était approprié de rendre visite aux survivants à l'hôpital. Une semaine plus tard seulement, j'ai essayé de le joindre et je n'ai même pas réussi à parler à son attaché de presse. Pour lui, l'affaire était close.

Selon vous, que devrait mettre en place notre gouvernement?
C'est la question que m'ont posée le prince Philippe et la princesse Mathilde, aujourd'hui roi et reine, après la grande explosion de gaz qui a eu lieu en Belgique en 2004. Et j'ai répondu: «Soyez là pour les familles. Et restez présents.» C'est également ce que je conseille aux autorités valaisannes et au Conseil fédéral.

Concrètement, comment cela peut-il se traduire?
A l'époque, le prince Philippe et la princesse Mathilde sont restés en contact régulier avec les familles touchées. Ils ont participé à des réunions avec les proches et les ont écoutés avec attention. Même plus tard, lors d'une visite à l'Académie royale militaire où je travaillais, le prince Philippe a voulu me rencontrer pour savoir comment allaient les victimes.

La blessure des nombreux parents qui ont perdu un enfant pourra-t-elle un jour guérir?
Cela dépend. Ma femme, Lies Scaut, experte dans le domaine, décrit le processus de deuil comme une barque. Une rame représente le deuil: ressentir des sentiments, exprimer des émotions. L'autre représente un comportement reconstructeur: reprendre les activités et les routines quotidiennes d'avant. Il faut les deux rames pour avancer. Après l'accident de bus de 2012, certains parents ont repris le travail relativement tôt, tout en continuant à faire leur deuil. Ils se sont mieux remis que ceux qui sont restés chez eux pendant six mois.

Il est également difficile pour l'entourage des proches de savoir quoi faire, quoi dire. Que leur conseillez-vous?
Ils n'ont pas besoin de dire grand-chose. Ils doivent maintenant aider les familles dans les tâches pratiques. Cuisiner pour elles, faire les courses, emmener leurs enfants à l'école, au sport. Mais au final, il est également important que tout le pays n'oublie pas les survivants et les familles des victimes. La demi-vie médiatique de tels événements est courte. Beaucoup trop courte.

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