Du sel jeté sur des plaies encore vives. C’est l’effet insoutenable qu’a produit la première caricature de «Charlie Hebdo» concernant l’incendie de Crans-Montana sur une montagne de personnes. Un drame épouvantable qui, pour mémoire, a coûté la vie à 40 individus et en a blessé 116 autres. Le dessin litigieux, titré «Les brûlés font du ski, la comédie de l’année», a été dénoncé à la justice par un couple de Valaisans estomaqué par la «blague de potache» de la rédaction française décimée par un attentat islamiste en janvier 2015.
Même si le journal satirique mondialement connu conteste avoir voulu se moquer des victimes, Béatrice Riand, écrivaine, et son mari, Stéphane Riand, avocat et rédacteur en chef de «L’1Dex», n’en démordent pas: «la liberté d’expression n’est pas un chèque en blanc» et «Charlie Hebdo» aurait enfreint les limites du cadre légal. Peut-on rire de tout sauf de ce qui nous touche? Comment mettre des limites au mauvais goût sans basculer dans un règne du subjectif? Interview tout en nuances.
Béatrice et Stéphane Riand, quel est le but de votre dénonciation pénale?
Béatrice Riand: Donner un signal clair afin d’éviter qu’il y ait d’autres dessins de ce genre qui se moquent gratuitement des victimes et de leur souffrance. Replacer l’éthique au centre pour protéger ces jeunes et leurs proches. Parce que même si «Charlie Hebdo» a le droit de publier ce dessin obscène en France, ce n’était pas une raison pour le faire.
Stéphane Riand: Nous sommes tous des sujets de droit. Avec mes fonctions d’avocat et de rédacteur en chef de L’«1Dex», un média au ton libre et caustique, personne, en Suisse, ne peut imaginer que je sois contre la liberté d’expression ou la satire. Toutefois, ces libertés s’inscrivent dans un Etat de droit. J’aimerais grandement discuter avec les avocats de «Charlie Hebdo» pour savoir si, avec ce dessin, le journal n’a pas franchi une limite. En l’occurrence, l’article 135 du Code pénal. Cette norme réprime notamment le fait de mettre en circulation des représentations illustrant avec insistance des actes de cruauté portant gravement atteinte à la dignité humaine.
«Charlie Hebdo» réfute votre lecture. La rédaction assure ne pas se moquer des victimes, mais dénoncer l’absurdité de la tragédie en empoignant le tabou ultime: la mort. Comprenez-vous cette position?
B. R.: Le rédacteur en chef de «Charlie Hebdo», interrogé lors de l’émission Forum de la RTS, n’a pas pu expliquer ce dessin. Et comment aurait-il pu le faire? Le dessin de presse doit alimenter le débat public, provoquer une réflexion et taper sur les responsables. Là, la caricature cible explicitement les victimes. Cela ne s’inscrit ni dans une démarche satirique, ni dans une tentative d’humour noir. C’est une agression cruelle, une transgression absolue. Dans ce cas précis, la liberté d’expression prend le pas sur le respect de la dignité humaine. Or le cadre légal s’applique à tous, y compris à «Charlie Hebdo».
Le média français produit à la pelle les dessins du genre de celui que vous avez signalé aux autorités, pourtant vous n’aviez jamais agi jusqu’ici. D’après vous, peut-on rire de tout sauf de ce qui nous touche directement?
B. R.: Nous ne sommes pas la police du monde. J’avais déjà été très choquée il y a quelques années par une caricature dénigrant le petit Aylan, l’enfant syrien de 3 ans retrouvé mort sur une plage. J’espérais sincèrement qu’une association entame des démarches judiciaires. Aujourd’hui, nous pouvons intervenir, car «Charlie Hebdo» s’est emparé d’un drame suisse et est vendu en Suisse. Nous avons procédé comme parents valaisans solidaires de toutes les familles touchées par le drame. Par ailleurs, même si la Suisse est en état de choc, le genou à terre, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille accepter l’inacceptable.
La justice tranchera. Néanmoins, philosophiquement, est-il souhaitable de lui faire endosser la robe d’arbitre des élégances?
S. R.: Sur le plan philosophique, je comprends que la question puisse se poser. Mais nous plaçons le Ministère public devant l’exigence de défendre la société civile et les victimes. Il ne s’agit pas d’élégance, mais de loi.
B. R.: Les familles des victimes vivent un cauchemar. Certains parents ont plusieurs enfants blessés et doivent courir entre différents hôpitaux à travers le pays. On ne parle pas d’élégance, ici, mais de la nécessité de défendre les plus fragiles. On n’a pas à taper sur des gamins gravement brûlés, sur des morts, sur des familles en deuil ou dans la peine. «Charlie Hebdo» a ajouté de la violence à une violence déjà subie, cela ne les honore pas.
Comment mettre des limites au mauvais goût sans basculer dans un règne du ressenti, où le subjectif l’emporte sur l’objectif?
B. R.: La satire est une critique moqueuse des mœurs publiques, une attaque des vices, d’une époque, d’une politique, d’une morale. Ici, ce n’est pas le cas. Le dessin ne dénonce rien. C’est de la méchanceté gratuite, une blague de potache faite sur le dos de personnes qui souffrent.
S. R.: C’est une ligne de crête difficile. Je suis pour le droit au blasphème (en Suisse, le délit de blasphème existe toujours, ndlr) et à la critique. Même la plus dure. A condition que cela s’effectue dans le cadre de notre Etat de droit qui garantit le bien vivre ensemble.
Etiez-vous Charlie après l’attentat islamiste qui a décimé la rédaction en janvier 2015?
S. R.: Absolument! Et je le suis toujours, même si je persiste et signe en disant que la liberté d’expression ne doit pas être un droit absolu, sauf si on fantasme sur l’Amérique de Donald Trump et ses fake news qui fragilisent nos sociétés. Je le déclare clairement: nous ne sommes pas et ne serons pas les arbalétriers de «Charlie Hebdo». Ils m’ont d’ailleurs bien fait rire avec ce second dessin. Peut-être que je le ferai imprimer.
B. R.: Je suis membre du Parlement des écrivaines francophones, je saisis parfaitement les enjeux d’une entrave à la liberté d’expression. Pour autant, la liberté d’expression n’est pas un chèque en blanc, et dans notre pays elle a des limites imposées par la loi. Que cela plaise ou non à «Charlie Hebdo».
Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°04 de «L'illustré», paru en kiosque le 22 janvier 2026.