Clément Viktorovitch, politologue et streameur
«En France, nous sommes habitués à la malhonnêteté de la parole politique»

Ex-chroniqueur de plateau télé devenu streameur et YouTubeur, Clément Viktorovitch était de passage à Lausanne. Interview de ce politologue français, spécialiste du discours rhétorique… et un peu moins de l'actu suisse.
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Politologue habitué des médias, Clément Viktorovitch jouera son spectacle «L’art de ne pas dire» le 8 octobre prochain à Lausanne.
Photo: Duy-Laurent Tran
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Léo MichoudJournaliste Blick

De passage à Lausanne, Clément Viktorovitch n'avait pas sa langue dans sa poche. Le politologue, spécialiste du discours politique et coqueluche des médias, présentera la dernière date suisse de son spectacle «L’art de ne pas dire» à Lausanne, le 8 octobre prochain (d'ailleurs, Blick organise un concours pour gagner des places).

En attendant de découvrir ce seul en scène, où il incarne le conseiller en communication d'un président de la République pour déceler la manipulation du discours politique, le Français a accordé une interview à Blick. Entre son avis sur la présidentielle à venir et les mensonges des politiciens de l'Hexagone, son analyse du discours rhétorique passe brièvement par la Suisse, ses F-35 et son initiative sur la neutralité.

Politologue, rhétoricien, chroniqueur, écrivain, youtubeur, streameur et même comédien. Avec toutes ces casquettes, êtes-vous aussi un manipulateur, ou du moins un influenceur, de la scène politique française?

Influenceur, certains le diraient, mais le mot ne veut rien dire. En tout cas, je me définis comme acteur du débat public. Et ce, via de multiples entrées, notamment la sphère académique dans laquelle je continue de m'inscrire, puisque les livres que j'écris sont des ouvrages universitaires. Mais aussi par le travail d'analyse que je fais dans les médias, traditionnels hier et sur Internet aujourd'hui. Ou encore par cette pièce de théâtre, objet culturel et artistique qui se veut surtout être matière à débat.

Mais derrière votre caméra ou sur votre scène, n'êtes-vous pas comme un politicien qui chercherait à convaincre public et followers d'adhérer à ses propos?

Je suis quelqu'un qui cherche à convaincre et qui utilise des outils pour le faire. Comme tout le monde. Ce qui me distingue des politiques, c'est qu'eux cherchent la responsabilité. Un responsable politique veut être en situation de décider pour les autres. Ce n'est pas mon cas: d'une part, parce que je ne me suis jamais présenté à une élection, et d'autre part car le modèle de démocratie que je défends n'est pas représentatif, mais participatif. Dans mon modèle, citoyennes et citoyens n'élisent pas quelques-uns pour les gouverner, mais se gouvernent elles et eux-mêmes. Donc non, je ne suis pas un politicien.

Vous vous considérez avant tout comme chercheur…

Oui, car je m'astreins à une éthique de la conviction, qui est celle du milieu universitaire. À chaque affirmation, lorsque je donne un fait ou un chiffre, je donne mes sources. Dans mes livres ou en direct sur Twitch, je donne les papiers sur lesquels je m'appuie et toutes les armes pour me réfuter. C'est l'éthique universitaire, qui consiste non pas à tordre, mais à tendre le cou à la critique. Donc oui, je suis dans la conviction, mais pas du tout dans une dynamique politicienne.

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J'invite toute personne qui le pense à passer une tête sur Twitch, pour constater qu'avec 100, 1000, voire parfois 10'000 spectateurs en direct, la critique est très immédiate.
Clément Viktorovitch, politologue et streameur
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Au fil des années, vous êtes passé de la télévision à la production de votre propre contenu sur Internet. Qu'est-ce que ce cadre vous offre de plus intéressant?

Je ne sais pas si c'est la qualité qui change, ou la nature. On peut avoir tendance à dire que le choix d'aller sur Twitch est celui de la facilité. J'ai beaucoup entendu dire que, seul face à mon micro, je manquais de contradiction. J'invite toute personne qui le pense à passer une tête sur Twitch, pour constater qu'avec 100, 1000, voire parfois 10'000 spectateurs en direct, la critique est très immédiate. Avoir 10'000 cerveaux face à soi, dans le chat, c'est l'assurance d'être contredit à la seconde, à chaque bêtise. Twitch est plus exigeant, mais aussi plus stimulant que le travail que je faisais dans les médias traditionnels. Au lieu de confronter mon texte à deux supérieurs, je le confronte à des milliers de personnes qui m'écoutent en direct. A la moindre erreur, on m'attrape immédiatement… et c'est très bien.

Il y a quelques jours, on vous a vu parmi les streamers du ZEvent 2026, évènement caritatif en ligne qui a battu son record avec près de 33 millions d'euros de dons. Vous avez récolté un demi-million sur votre chaîne personnelle. Quel propos politique ce téléthon moderne porte-t-il?

Le caritatif, c'est à la fois une nécessité et un constat d'échec. Une nécessité parce que plein de gens en ont besoin: les nombreuses associations financées cette année agissent notamment dans le secteur de l'hôpital, de la précarité. Et aujourd'hui, ces associations cruciales ont besoin de nous. En même temps, c'est un constat d'échec parce que mon modèle d'action publique est un modèle étatique. Un Etat fort devrait remplir les missions que se donnent ces associations, mais il échoue à le faire. Il y a un siècle et demi, Victor Hugo a prononcé son discours «Détruire la misère», demandant au Parlement de prendre des politiques publiques vigoureuses. On pourrait le prononcer au mot près aujourd'hui…

Il y a aussi des jeunes Suisses, généralement entre 20 et 30 ans, qui suivent vos analyses politiques en replay sur YouTube ou en direct sur Twitch. Vu de Suisse, le théâtre politique français a une dimension fascinante. Pourquoi, selon vous?

J'imagine qu'il est fascinant par sa conflictualité. La sphère suisse est très particulière: la place donnée aux citoyennes et citoyens est centrale. A ce titre, c'est une forme d'inspiration pour les personnes qui, comme moi, réfléchissent à l'évolution de la démocratie participative. J'ai vu qu'en ce moment, l'affaire d'Etat qui agite le débat public, c'est celle de l'achat des F-35. Si j'ai bien compris ce qui suscite le scandale, c'est une forme de parole mensongère issue du gouvernement, qui a tenté de l'imposer à la presse et à sa propre administration.

Cela se serait passé différemment en France?

En France, un tel scandale n'aurait même pas duré 48 heures. Nous sommes tellement habitués à la malhonnêteté de la parole politique, à son caractère conflictuel jusqu'à l'absurdité… Par exemple, notre ministre de l'Intérieur vient d'avouer avoir menti, ou du moins que ses propos sur les moyens dont dispose la France pour lutter contre les feux de forêt étaient une «posture» pour faire face à l'opposition. Mais cela a fait débat une semaine, tout au plus.

Le 27 septembre prochain, les Suisses vont voter sur la neutralité, telle qu'elle est inscrite dans notre Constitution. Que vous inspire ce sujet?

Je suis incapable de répondre à cette question. Je connais suffisamment ce sujet pour savoir que je ne le connais pas.

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Je considère la neutralité comme un idéal chimérique qui ne peut exister chez personne, certainement pas chez les journalistes ou chez les chercheurs.
Clément Viktorovitch, politologue et streameur
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Au-delà du niveau étatique, pour vous, aucun acteur du débat public ne peut revendiquer la neutralité?

Je la considère comme un idéal chimérique qui ne peut exister chez personne, certainement pas chez les journalistes ou chez les chercheurs. Car la neutralité est souvent revendiquée, ou alors exigée de la part des acteurs du débat public. Les journalistes qui revendiquent leur neutralité, selon moi, se bercent d'illusions ou ont une posture que je qualifierais de malhonnête. Dans le monde académique, personne ne se revendique comme neutre. On revendique notre méthodologie et notre rigueur. Nous avons un devoir d'honnêteté, mais pas de neutralité. Notre regard est toujours sociologiquement et personnellement situé. Par rapport à un milieu d'origine, une éducation, des expériences du monde social ou encore l'idéologie dans laquelle on a baigné. Cela irrigue notre regard, qui ne peut nullement être considéré comme neutre.

Vous-même, vous assumez régulièrement ne pas être neutre.

Absolument. Jamais, je ne me prétendrai comme neutre, je l'ai toujours dit. Depuis les premières heures de mon engagement médiatique, j'ai assumé mes quatre convictions: 1. Répartir davantage les richesses au sein de la société; 2. Pareil pour le pouvoir entre les citoyens; 3. Prendre en compte l'urgence écologique dans toutes les décisions politiques; 4. Lutter contre toutes les formes de discrimination. Cela me pose comme un adversaire forcené de l'extrême droite, ce que tout le monde sait.

Et ces convictions, est-ce que vous les retrouvez chez un candidat ou une candidate de la prochaine élection présidentielle française, à venir en 2027?

Plutôt chez certains ou certaines. Mais c'est là où s'arrête mon expression publique. C'est très important que les gens qui me suivent sachent au nom de quelles convictions je m'exprime. C'est tout aussi important de conserver mon vote secret et de ne revendiquer une affiliation à aucun parti. Ma critique ne s'arrête à la porte d'aucun parti. J'ai adressé mes analyses et mon regard souvent exigeant à tous les partis politiques, sans exception.

La rhétorique est parfois un exercice de concision. Si vous deviez résumer en une phrase les enjeux de la présidentielle, quelle serait-elle?

(Quelques secondes de réflexion...) Il en va de l'avenir, de l'évolution, voire de la survie de la République française. Plusieurs candidats assument vouloir opérer une révision constitutionnelle dès leur élection – Marine Le Pen et Bruno Retailleau pour ne pas les nommer – pour s'attaquer à des piliers de notre démocratie. Sur l'échiquier politique, on a des candidats, dont une en position d'être élue au moment où on parle, qui assument vouloir modifier jusqu'au cœur du fondement de nos piliers démocratiques. D'autres candidats revendiquent vouloir faire évoluer la démocratie elle-même. Donc cette élection est absolument centrale, et même existentielle, pour la République française.

Merci! Bon, pour l'exercice de concision, c'est raté…

Non, c'est réussi. Car comme toujours, il y a d'abord le projet de loi, puis l'exposé des motifs. (Rires)

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