«La neutralité n'est pas un business, Christoph!»
Christoph Blocher et Micheline Calmy-Rey croisent le fer sur l'initiative sur la neutralité

Ils ont siégé ensemble au Conseil fédéral et veulent tous deux préserver la neutralité suisse. Mais leurs visions divergent radicalement. Christoph Blocher (UDC) et Micheline Calmy-Rey (PS) croisent le fer dans un débat musclé sur l'initiative sur la neutralité.
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Deux anciens conseillers fédéraux, deux visions de la neutralité: Blocher débat avec Calmy-Rey par vidéoconférence.
Photo: Philippe Rossier

En bref

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  • Micheline Calmy-Rey et Christoph Blocher ont débattu par vidéoconférence pour Blick sur l'initiative pour la neutralité, soumise au vote le 27 septembre 2026.
  • Blocher critique les sanctions économiques suisses contre la Russie, les considérant contraires à la neutralité suisse et accusant la Suisse de s'aligner sur l'UE, tandis que Calmy-Rey soutient que ces sanctions renforcent la crédibilité du pays en défendant le droit international.
  • Depuis son adhésion à l'ONU en 2002, la Suisse interprète la neutralité comme permettant de condamner des violations du droit international et de participer à des sanctions non militaires, ce que conteste Blocher en insistant sur l'importance d'une neutralité intégrale et historique, qui a protégé la Suisse pendant 200 ans.
Lucien Fluri, Sven Altermatt et Philippe Rossier

Genève d'un côté, Herrliberg (ZH) de l'autre: Micheline Calmy-Rey et Christoph Blocher se retrouvent ce matin par vidéoconférence pour le débat organisé par Blick. Mais, pour l'instant, la distance ne se fait guère sentir. Ils se saluent chaleureusement, rient et s'appellent même par leur prénom.

Puis, le ton change. Le 27 septembre, la Suisse se prononcera sur l'initiative sur la neutralité. Christoph Blocher, figure de proue de l'Union démocratique du centre (UDC), compte parmi les principaux artisans du texte, tandis que Micheline Calmy-Rey, ancienne ministre des Affaires étrangères du Parti socialiste (PS), s'y oppose fermement.

Un point les rapproche toutefois: tous deux sont loin d'être satisfaits de la ligne actuelle de Berne. Pour le reste, leurs conceptions divergent sur la manière dont un pays neutre doit se comporter dans un monde désormais structuré par des blocs de pouvoir.

Christoph Blocher: Bonjour Micheline. Je suis ravi de vous voir! Vous avez l'air plus jeune que jamais. (rires)

Micheline Calmy-Rey: Moi aussi! (rires) Bonjour Christoph, je suis ravie de vous voir!

Blick: A quelle fréquence vous voyez-vous encore tous les deux?

Calmy-Rey: Ho, pas si souvent. Nous n'habitons pas vraiment près l'un de l'autre et évoluons dans des milieux très différents. Mais j'apprécie beaucoup Christoph en tant que personne – même en tant qu'adversaire.

Blocher: Moi aussi. Nous avons eu de vifs débats au Conseil fédéral. Nous nous voyons encore de temps en temps, par exemple lors des réunions des anciens et actuels conseillers fédéraux.

Calmy-Rey: Oui. Enfin, je n'y participe pas si souvent que ça.

Monsieur Blocher, Madame Calmy-Rey prônait la «neutralité active» lorsqu'elle était ministre des Affaires étrangères. Cela a dû être difficile pour vous au Conseil fédéral. Y avait-il souvent des désaccords?

Blocher: La «neutralité active» est souvent tout le contraire de la neutralité. Les anciens Confédérés disaient que les politiciens devaient «rester tranquilles». Etre actif, c'est être présent partout et se mêler de tout. Cela nuit à la crédibilité de la neutralité suisse, c'est pourquoi je suis intervenu au sein du Conseil fédéral.

Que signifie la neutralité pour vous, Madame Calmy-Rey?

Calmy-Rey: Les droits et devoirs d'un Etat neutre sont régis par les Conventions de La Haye de 1907. Cela signifie renoncer à la force militaire en cas de conflits entre Etats et ne favoriser aucune partie sur le plan militaire. Ces règles font partie intégrante du droit international et ne sont pas contestées. Christoph et moi ne devrions pas avoir de divergences à ce sujet.

Alors, où est le problème?

Calmy-Rey: Quand on parle de «neutralité active», on entend par là une politique de neutralité dans laquelle un Etat s'engage activement à désamorcer les conflits et à rechercher des voies vers la paix. Cela passe par la médiation et la représentation des intérêts étrangers. Il ne suffit pas d'organiser des rencontres sur le sol suisse. La Suisse ne doit pas se contenter d'être l'hôte. Elle doit faire usage de sa neutralité perpétuelle pour prévenir et résoudre les conflits. Pour le reste, cette initiative pose toutefois problème.

Ils se réjouissent de se retrouver à l'écran : malgré leurs divergences politiques, Calmy-Rey et Blocher s'entendent bien sur le plan personnel.
Photo: Philippe Rossier

Pourquoi?

Calmy-Rey: Dans le chapitre consacré à la neutralité, l'initiative veut introduire dans la Constitution une catégorie – celle des sanctions non militaires – qui ne relève pas des obligations juridiques d'un Etat neutre. Elle restreindrait ainsi notre politique étrangère et de sécurité au-delà de ce qu'exige aujourd'hui le droit de la neutralité.

Blocher: L'initiative sur la neutralité consacre la neutralité suisse qui a fait ses preuves, celle qui est en vigueur depuis 200 ans. Mais elle met fin à la «neutralité flexible» qui se répand aujourd'hui, et cela peut avoir des conséquences désastreuses!

Vraiment?

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Si nous nous immisçons dans des conflits internationaux ou recourons à des mesures coercitives non militaires, comme le boycott économique, nous devenons une partie belligérante
Christoph Blocher, figure de l'UDC
»

Blocher: Oui! La neutralité suisse est permanente, armée et totale. Elle protège la Suisse de la guerre. Si nous nous immisçons dans des conflits internationaux ou recourons à des mesures coercitives non militaires, comme le boycott économique, nous devenons une partie belligérante. Pour la première fois, sous la pression de l'Union européenne (UE), nous soutenons le boycott économique contre la Russie, une grande puissance et une puissance nucléaire.

Qu'aurait-il fallu faire alors?

Blocher: Ce que le Conseil fédéral avait d'abord décidé, à juste titre: rester strictement neutre. Et non pas se rallier à l'UE, qui est elle-même une partie belligérante. Comme c'est l'usage dans de tels cas, la Suisse aurait dû adopter ses propres mesures de boycott. C'est cela, la neutralité. Jetons un œil à l'histoire...

Je vous en prie...

Blocher: La Suisse a toujours affirmé: «Nous sommes neutres en permanence.» Après la Première Guerre mondiale, nous avons rompu avec cette tradition en adhérant à la Société des Nations. Dans les années 1930, cette décision est devenue dangereuse. La Société des Nations a décidé de prendre des mesures économiques contre l'Italie, qui nous a alors menacés. C'est pourquoi le Conseil fédéral de l'époque avait déclaré: «Nous devons revenir à notre neutralité traditionnelle.»

Christoph Blocher, membre de l'UDC, a siégé au Conseil fédéral de 2004 à 2007 ; il était ministre de la Justice.
Photo: Philippe Rossier

Calmy-Rey: Christoph, vous utilisez des termes dépassés. L'époque de la «neutralité intégrale» est révolue. Le monde a changé. Aujourd'hui, la Suisse est membre de l'ONU et fait partie de l'ordre juridique international. Lorsque le Conseil de sécurité décide des sanctions, nous devons les appliquer. C'est pourquoi les exemples du passé ne peuvent pas être transposés tels quels à la situation actuelle.

Blocher: Nous devons appliquer les sanctions de l'ONU parce que nous en sommes membres. C'est précisément ce que prévoit l'initiative sur la neutralité.

Monsieur Blocher, votre conception de la neutralité est-elle un modèle hérité du XXe siècle?

Blocher: Elle est bien plus ancienne. Mais elle reste essentielle pour notre avenir et pour nous protéger de la guerre. La Suisse est un petit pays et sa neutralité particulière est un concept qui a fait ses preuves pour garantir la paix. Il s'agit de rester en dehors des conflits et de ne pas prendre parti. Tout cela afin d'éviter que la Suisse entre en guerre.

Calmy-Rey: Nous sommes crédibles et disposons de compétences diplomatiques. La médiation et les bons offices constituent la valeur ajoutée de la neutralité suisse. Nous devons nous rendre utiles en tant que pays. C'est précisément ce qui nous aide.

Blocher: Je n'ai rien contre cela.

Concrètement, Monsieur Blocher, vous dites que «quiconque soutient les sanctions contre la Russie n'est plus neutre».

Calmy-Rey: Attendez, attendez! La Russie est l'agresseur. Les Russes ont envahi l'Ukraine et violé le droit international. Notre crédibilité serait d'autant plus compromise si nous condamnions des violations massives du droit international pour ensuite ne rien dire ni ne rien faire. Si nous n'avions pas adopté ces sanctions, la Suisse serait devenue une plateforme de contournement économique. Les affaires auraient continué à passer par notre pays. Nous aurions alors, de fait, favorisé la Russie.

La social-démocrate Micheline Calmy-Rey a siégé au Conseil fédéral de 2003 à 2011.
Photo: Keystone

Blocher: Les sanctions suisses empêchent certes la création de plateformes de contournement économique. Mais la neutralité suisse doit aussi s'appliquer à l'agresseur dans les guerres étrangères. Il existe énormément de conflits et de violations du droit international dans le monde, et la Suisse n'intervient pas dans tous ces cas. Elle ne prend pas non plus part à toutes les guerres d'agression. Par exemple, lorsque les Palestiniens ont attaqué Israël. Ou lorsque Israël a attaqué le Liban, que les Etats-Unis ont attaqué l'Iran... Quelle est la limite?

Calmy-Rey: Je vous donne raison, Christoph. La politique de neutralité actuelle de la Suisse est parfois difficile à comprendre. Si certains principes s'appliquent en cas de violation du droit international, nous devons les appliquer de manière cohérente. On ne peut pas sans cesse faire du slalom. Notre ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, a dit un jour...

Blocher: ... «On se débrouille tant bien que mal!»

Calmy-Rey: Exactement. Aucun autre pays ne comprend plus ce que la Suisse représente réellement.

Nous discutons beaucoup de l'attaque de la Russie contre l'Ukraine. La Suisse, en tant que pays neutre, doit-elle réellement garder la même distance par rapport à l'agresseur qu'à la victime?

Blocher: Pas dans l'esprit, mais dans la responsabilité de l'Etat. C'est là toute la difficulté d'un Etat neutre: rester neutre même envers celui qui commet des injustices, sans pour autant les approuver. Pendant la Seconde Guerre mondiale, nous avons pratiquement tous condamné les atrocités d'Hitler. J'ai grandi à la frontière et, à l'époque, nous haïssions les Allemands nazis. Mais la Suisse devait rester strictement neutre, même vis-à-vis de l'agresseur, l'Allemagne. C'est ainsi que la Suisse a traversé sans encombre cette terrible guerre mondiale.

Calmy-Rey: Moi non plus, je ne veux pas de guerre, Christoph.

Blocher: Mais vous acceptez ce risque, Micheline! Après que nous avons adopté les sanctions, le président américain a déclaré: «Désormais, même la Suisse est de notre côté.» Cela signifie que la Suisse n'est plus neutre. La Russie a tenu les mêmes propos et nous a déclarés Etat ennemi. Cela mènera à la guerre en Suisse.

Calmy-Rey: Je connais le ministre russe des Affaires étrangères, Monsieur Lavrov. J'ai négocié avec lui. S'il dit que la Suisse n'est plus neutre, c'est de la propagande. Car il sait très bien comment fonctionne la neutralité suisse.

Madame Calmy-Rey, expliquez cela plus en détail. Vous souhaitez rester neutre entre les parties belligérantes, tout en désignant clairement ce qui est juste et ce qui ne l'est pas.

Calmy-Rey: La Suisse a adhéré à l'ONU en 2002. Depuis lors, la neutralité est interprétée de telle sorte que les violations du droit international doivent être condamnées et que l'imposition de sanctions n'est pas considérée comme contraire à la neutralité. J'appelle cela la «neutralité du juge». Un juge est impartial, mais il dit néanmoins: «Ceci est légal, et cela ne l'est pas.» La Suisse ne participe pas militairement à une guerre. Mais elle ne doit pas confondre l'agresseur et la victime.

Blocher: La Suisse n'est pas le juge d'une guerre étrangère. Mais ne protéger le droit international que là où cela nous arrange, et pas ailleurs, rend la neutralité suisse peu crédible.

«
Lorsque d'autres Etats imposent des sanctions et que des entreprises suisses reprennent ensuite leurs activités, la neutralité devient un modèle économique
Micheline Calmy-Ray, ancienne ministre socialiste
»

Calmy-Rey: Si la Suisse ne soutient pas les sanctions, elle devient pourtant, sur le plan économique, une profiteuse des conflits internationaux. La neutralité n'est pas un business, Christoph! Lorsque d'autres Etats imposent des sanctions et que des entreprises suisses reprennent ensuite leurs activités, la neutralité devient un modèle économique. Cela a notamment été le cas avec l'Afrique du Sud pendant l'apartheid. Cela a nui à la crédibilité de la Suisse.

Blocher: Les sanctions contre la Russie n'ont pas eu d'impact particulièrement significatif sur l'économie suisse. Les grandes banques avaient même intérêt à ce que l'Etat prenne le relais, car sinon les Etats-Unis auraient menacé de prendre des mesures à leur encontre. Les principales entreprises touchées étaient celles spécialisées dans le négoce de matières premières, mais les sanctions n'ont pas empêché leurs activités.

Au cœur du débat actuel sur la neutralité : le président russe Vladimir Poutine et les sanctions contre son pays.
Photo: keystone-sda.ch

Calmy-Rey: Cela fait apparaître des contradictions au sein de votre UDC: elle prône une neutralité stricte et s'oppose aux sanctions, mais, en matière d'exportation d'armes, vous souhaitez disposer d'une plus grande marge de manœuvre.

Blocher: Il n'y a pas de contradiction! Quiconque vend des armes à un Etat reconnaît que celui-ci a besoin d'une armée pour se défendre. C'est à l'acheteur qu'incombe la responsabilité de leur utilisation ou de leur éventuelle utilisation abusive.

Calmy-Rey: Cela ne tient pas la route! Les exportations d'armes vers des Etats impliqués dans un conflit armé international ne sont pas compatibles avec une conception de la neutralité.

Blocher: En ce qui concerne les parties belligérantes, il faudrait, pour des raisons de neutralité, soit fournir des armes aux deux camps, soit n'en fournir à aucun.

Madame Calmy-Rey, vous dites «sans enthousiasme» non à l'initiative. Pourquoi?

Calmy-Rey: Parce que les interprétations possibles du résultat m'inquiètent. Si l'initiative est rejetée très nettement, cela pourrait encourager ceux qui souhaitent rapprocher davantage la Suisse de l'OTAN ou de l'UE. En revanche, si l'initiative obtient un très bon résultat, la position de l'UDC pourrait s'imposer, selon laquelle la neutralité signifie également tirer un avantage économique des conflits.

Sommes-nous donc déjà trop proches de l'OTAN et de l'UE?

Calmy-Rey: Je suis préoccupée par la formation croissante de blocs dans le monde: la Chine d'un côté, les Etats-Unis de l'autre, puis peut-être l'Union européenne. Pour un petit pays, c'est une mauvaise évolution. Nous avons besoin de règles qui s'appliquent à tous. Nous sommes un pays ouvert, capable de dialoguer avec tout le monde. Nous ne devons pas perdre cet avantage.

Blocher: C'est vrai. Pouvoir dialoguer avec tout le monde, c'est ce que garantit la neutralité suisse, mais sans prendre parti.

Cette initiative pourrait-elle, au final, nuire à la Suisse, comme le craint Madame Calmy-Rey?

Blocher: Son adoption préserverait la crédibilité de la neutralité suisse. Heureusement, pour la première fois depuis des décennies, on rediscute en Suisse de manière approfondie de la guerre, de la prévention de la guerre et de la neutralité.

Calmy-Rey: Christoph, vous auriez mieux fait de ne jamais lancer cette initiative.

Blocher: Votre point de vue est compréhensible. Tous les opposants à cette initiative disent cela.

Prestation de serment des nouveaux membres du Conseil fédéral en décembre 2003 : Calmy-Rey et Blocher, aux côtés de Hans-Rudolf Merz et de la chancelière fédérale Annemarie Huber-Hotz.
Photo: Keystone

Pour conclure, vous voulez donc tous les deux défendre la neutralité. Mais lequel d'entre vous défend la véritable neutralité?

Blocher: La neutralité suisse, qui a fait ses preuves, doit être permanente, armée, intégrale et donc crédible. Elle contribue à prévenir la guerre et évite à la Suisse d'être entraînée dans les conflits entre les grands blocs de pouvoir.

Calmy-Rey: Nous n'avons pas de divergence majeure sur le droit de la neutralité, mais bien sur le plan politique. Pour moi, la neutralité ne signifie pas se taire face aux violations du droit international! Mais sur un point, je dois vous donner raison, Christoph: c'est une bonne chose que nous rediscutions sérieusement de la neutralité et de la politique étrangère suisse.

Blocher: Vous voyez!

Calmy-Rey: Mais cela ne signifie pas pour autant que votre initiative soit la bonne réponse. Loin de là.

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