Dans un appartement-studio-atelier lumineux des bas de Lausanne, où s’entassent guitares, claviers, vinyles, souvenirs et pneus de vélo, Sarcloret et Albert se retrouvent autour d’un café. Ils ne se voient pas si souvent que ça, le paternel ayant trouvé refuge depuis plus de quinze ans à Montreuil, en banlieue parisienne, pour ouvrir un lieu de culture à son image, en pleine ébullition: le Théâtre Thénardier.
Ils se parlent comme ils chantent: en contrepoint, avec cette franchise qui ne cache pas l’émotion. Entre eux, la musique circule comme une évidence, les vérités aussi, et les répliques cinglent dans une franche complicité sans langue de bois. Le reste – le temps, la technique, les doutes, les amours – vient ensuite. Bienvenue chez Albert.
«Ce n’est pas un studio, c’est une songwriting suite… Un endroit où on se sent bien, explique ce dernier. On y a préparé les deux derniers albums de mon père, et je travaille actuellement sur mon prochain EP, qui sortira le 13 février.» Le décor dit déjà tout: le père est venu du folk acoustique, le fils vit dans un monde où l’ordinateur est aussi essentiel que la guitare. Ici, il y a beaucoup de guitares et aussi beaucoup de machines.
Sarcloret avoue volontiers ne pas maîtriser toute cette technologie: «Lui, il sait se servir de tous ces machins. Il a appris, pour en faire un métier. Moi, je n’ai rien appris du métier de musicien, j’ai fait des études d’architecte. Une fois, j’ai passé une demi-heure avec un directeur artistique de Polydor… Le gars était d’une bêtise, d’une incompétence… Je leur ai dit d’aller se faire cuire le cul. La seule chose à faire: l’indépendance.»
Crépuscule et petit matin
A 74 ans, le chanteur, toujours bon pied bon œil, revendique le droit d’aimer les œuvres du soir. «J’aime bien les disques crépusculaires de Johnny Cash, de Bowie, de Dylan ou de Cohen. Chaque fois que je fais un disque, je dis que c’est mon dernier… Et des fois, c’est un peu plus vrai que d’autres… J’aime tellement la vie que je la regrette», confie-t-il.
Il parle du temps sans fausse pudeur, avec cette sagesse un peu désabusée qui lui sert souvent de carburant. «Quand il avait à peu près l’âge que j’ai maintenant, j’ai demandé à Jean-Louis Trintignant: «Ça fait quoi d’être vieux?» Il m’a répondu: «C’est pareil, mais il en reste un peu moins.»
Albert, trente ans pile de moins, avance encore dans le nouveau soleil d’une carrière naissante. Il cherche, se trompe, recommence. «Je suis encore en formation… Je me rapproche de plus en plus à chaque projet», dit-il. Son premier album, sorti à 22 ans, lui a donné autant de joie que de doutes: «Je n’étais pas forcément préparé à ce que cela soit balancé dans le monde.»
«J'étais un puceau du studio»
Entre le père et le fils, il y a cette même verve débordante, cet amour des mots justes, tendres et incisifs, parfois même jusqu’à l’obsession pour Sarcloret, qui passera sa vie à chercher le vers juste. Le verbe du vieux loup montreuillois d’adoption jaillit dans toute la pièce, Albert tente parfois de le tempérer avec une tendresse insolente et quelques noms d’oiseaux qui sentent bon l’amour, le vrai.
Un bon chanteur court-il plus après les mots qu’après les notes? Entre eux, il y a en tout cas un attachement à la plume, ce talent incroyable pour les textes, mais aussi une fracture technologique, presque comique, et toute générationnelle. «Il a vraiment le know-how… A son âge, j’étais un puceau du studio», sourit Sarcloret. Albert, lui, réfléchit en multipistes. Il parle micros, synthés, effets, layers. Son père admire, parfois abasourdi: «Je ne lis pas les manuels… Moi, je suis un artisanal.»
La différence se loge aussi dans leur rapport au texte. Sarcloret, nourri de Céline, Ramuz ou Bukowski, travaille la phrase comme une charpente. Albert tente parfois de s’en libérer: «J’essaie d’écrire moins dense, d’évoquer la même chose, mais avec moins.» Mais la filiation résiste: «Je me heurte toujours à ça, au poids des mots, à leur importance.»
Allô papa bobo?
A l’heure des nepo babies, Albert parle sans détour: «Je suis vraiment le turbo nepo baby… Je n’ai pas bénéficié de connexions, de favoritisme ou de piston, mais juste d’un capital culturel immense.» Chez le petit Albert, la musique était partout, mais l’idée d’en faire un métier est venue tard, presque contre lui. «Lui, il a eu trois brise-glaces avant lui», dit Sarcloret à propos d’Albert, évoquant la lignée harmonique qui a précédé son fils: la mère violoniste, la grand-mère altiste et lui-même, le troubadour folk qui a traversé quarante ans de scènes. «Moi, j’ai fait le brise-glace dans l’écriture.»
Cette phrase résume à elle seule la manière dont les deux artistes se situent l’un par rapport à l’autre: Albert part d’un terrain défriché, mais l’arpente d’une façon neuve. Sarcloret, lui, regarde ce fils qui maîtrise les machines, les programmes, les harmonies, comme une créature moderne appartenant déjà à un autre millénaire. «Je ne voulais pas faire comme mon papa», avoue-t-il. La comparaison a longtemps plané. Le premier disque, en particulier, a laissé des traces. Etre fils de, c’est être vu avant d’être entendu et, parfois, être entendu à travers le père. Mais la lucidité d’Albert désamorce le poids de la lignée: il sait d’où il vient, mais refuse que cela détermine où il va. «Je n’ai pas encore fait ce que j’essaie de faire. Je me rapproche.»
Déjà parti en vadrouille à Paris à l’époque où Albert cherche sa voie, Sarcloret ne joue pas les héros, ni les pères parfaits. Il rit: «J’ai quand même essayé de lui dire de trouver un vrai métier», bien vite corrigé par son fils: «T’étais pas souvent là, c’est maman qui a géré.» Il reconnaît aussitôt: «Le plus urgent, c’était de lui foutre la paix. J’étais admiratif… Je faisais absolument confiance à Albert. Il est capable de faire son miel de beaucoup plus de choses que moi.»
Failles sentimentales
Malgré leurs différences, leurs chansons semblent parfois se répondre. Tous deux écrivent des textes qui disent le tremblement de l’humain, les frémissements du cœur, la vulnérabilité, les failles sentimentales. «Nos chansons d’amour sont toujours un peu: «Mon Dieu, c’est incroyable comme c’est beau ce qui nous arrive…»
Mais, derrière, il y a la peur que ça se termine», confie Albert. Sarcloret enfonce le clou: «Quand on écrit sur la mort, c’est pour dire qu’on aime la vie. Quand on écrit sur l’amour, c’est pour dire qu’on a peur pour lui. Paradoxalement, j’ai horreur des chansons à message… J’aime le détail, le mot juste. J’ai horreur des gens qui écrivent pour passer à la Fête de l’Huma.»
Mais alors, un bon chanteur est-il forcément un chanteur malheureux? Pour Albert, le bonheur est inconfortable: «C’est plus difficile d’écrire quand on va bien. Quand tout va bien, il n’y a plus grand-chose à dire. Quand il n’y a rien à régler, il n’y a pas grand-chose à écrire. On écrit quand on veut régler des choses.»
Dylan au bout des doigts
Sarclo, le vieux loup de vers, nous donne son astuce: «L’émotion de départ, c’est ça qui compte. Si on écrit de nulle part, ça fait de la variété au kilo. Moi, je suis un folkeux.» Et, citant Dylan: «On m’a demandé si je suis poète ou révolutionnaire. Je me vois comme un type qui chante et qui danse.»
Avant d’aller plus loin, il faut comprendre une chose essentielle: Bob Dylan n’est pas seulement une influence pour Sarcloret et Albert. C’est un socle commun, une langue familiale, presque une religion. Chez eux, on ne parle pas de Dylan, on se réfère à lui. Le père l’a vénéré toute sa vie, au point de préparer aujourd’hui une conférence chantée sur le sujet.
Le fils, lui, a grandi dans ce parfum folk comme d’autres grandissent près d’un piano familial. On peut aimer Rosalía, Kendrick Lamar ou La Chica, mais Dylan reste un nord magnétique. C’est peut-être le seul maître que les deux acceptent sans négociation. Dylan, Sarcloret l’a lu, relu, repris, décortiqué, interprété, chanté en français: «Je suis une griotte au kirsch avec Dylan. Vous savez, la griotte, elle s’imbibe de kirsch, c’est ça qui lui donne son petit goût. Moi, je m’imbibe de Dylan.»
Le bac à sable
A l’heure où Albert affine son prochain EP, Sarcloret prépare donc un projet qui résume à lui seul toute sa fidélité d’admirateur et d’artisan: une conférence chantée qu’il a baptisée, avec son humour coutumier, «De l’influence de Dylan sur la chanson française de qualité suisse».
Le projet mêle érudition joyeuse – sous forme d’une conférence qui ne se prendra pas au sérieux, mais tout de même agrémentée comme il se doit d’un PowerPoint – et concert, avec chansons de Dylan et titres de son propre répertoire pour montrer comment, par instants, il a tenté d’«approcher» certains ressorts d’écriture du maître. Les slides projetteront photos, textes originaux et traductions françaises, non pas pour parler de traduction, insiste-t-il, mais pour parler de la chanson, de ce qui la réussit ou la fait échouer, «et de pourquoi Dylan fait ça mieux».
Avant cela, il devra toutefois «se faire opérer le pouce» puis reprendra la scène, avec notamment un passage au Théâtricul, à Genève, les 14 et 15 février, pour présenter ce nouveau «dernier» spectacle, comme il aime le dire avec son humour de crépuscule: «Le dernier projet, c’est de mourir.»
Un projet «très tranquille»
De son côté, Albert avance à vive allure. Après Le débile du village, un projet qu’il décrit comme «très tranquille», presque contemplatif, il prépare désormais un nouvel EP de quatre titres, plus nerveux, plus dansant, conçu comme une rampe de lancement pour sa prochaine tournée.
L’idée: accélérer, densifier, faire entendre une autre facette de son écriture et de sa production. Ce disque servira de base à une nouvelle formation scénique avec ses musiciens, dont il rêve depuis longtemps, et débouchera sur un nouveau show, à faire tourner dans les clubs. Le vernissage est prévu le 13 février à L’Amalgame d’Yverdon-les-Bains, avec l’ambition, assumée, de se rendre enfin «diffusable», non pas en édulcorant son univers, mais en lui donnant la puissance acoustique et visuelle qu’il mérite.
Sarcloret propose alors la plus belle image de leur lien: «Son énergie et la mienne, ça nous renforce les deux. On est tous les deux dans un bac à sable. Le sable, c’est la musique. On aime le sable. De l’autre côté des planches, c’est la mort. Mais jusque-là, tous les autres jours, on va être vivants.»
Cet article a été publié initialement dans le n°01 de «L'illustré», paru en kiosque le 31 décembre 2025.
Cet article a été publié initialement dans le n°01 de «L'illustré», paru en kiosque le 31 décembre 2025.