Une page de l’histoire d’Yverdon Sport se tourne. Figure mythique du club, Tanja Bodenmann a décidé de ranger ses crampons. «J’ai toujours dit que la seule manière pour moi d’arrêter le foot, ça serait de tomber enceinte. Donc je devais me tenir, pour une fois, à ce que j’ai dit.» La petite Emy est née en mars dernier.
«Vous vous rendez compte? Tanja a disputé 209 matches pour YSF», souligne Linda Vialatte, présidente de la section féminine. Avant de s’adresser à son ancienne joueuse. «Tu te rappelles quand j’avais été te chercher là-bas à Neuchâtel? Tu m’attendais à Colombier, assise sur un mur vers la pizzeria, tu étais toute jeune et tu avais tellement envie de venir ici.» Son amour pour le club nord-vaudois n’a jamais vacillé.
Un fantastique parcours
Des promotions, des relégations, la Neuchâteloise de 33 ans a tout connu à Yverdon. Au moment de lui demander de se remémorer son meilleur moment avec les Vertes, elle répond: «C’est dur de ne ressortir qu’un moment. Je repars avec tellement de souvenirs que c’est impossible de choisir.» Avant d’énumérer: «J’avais déjà vécu une promotion il y a quelques années, quand on était remontées en LNA. Il y a eu les Coupes suisses où on est allées plusieurs fois en demi-finales. Mes premiers buts aussi, c’était quelque chose.» Linda Vialatte résume: «Elle a fait un fantastique parcours.»
Onze saisons à Yverdon, 94 buts. «Ils auraient pu me laisser jouer chaque fois les 90 minutes des premiers matches de la saison, comme ça j’en aurais peut-être mis 100… mais non, ils me sortaient à la 60e», plaisante la jeune maman, qui a inscrit un doublé contre Soleure le 13 septembre dernier pour son ultime rencontre. Un retour au jeu afin d’atteindre cette barre est-il envisageable? Certaines sportives de haut niveau ont réussi à reprendre la compétition après avoir donné la vie.
«Alors j’ai un certain âge quand même, on ne va pas se mentir. Après, simplement d’un point de vue logistique, c’est compliqué.» Tanja Bodenmann n’est pas footballeuse professionnelle, elle travaille comme enseignante. «Jouer à ce niveau, s’entraîner quatre ou cinq fois par semaine, partir à l’autre bout de la Suisse avec un bébé… ce n’est pas compatible, explique l'ancienne junior du FC Auvernier. Même si c’est difficile, même si j’ai toujours envie de jouer, même si je rêverais d’être sur le terrain. Mais voilà, il y a d’autres priorités et il faut savoir tourner la page.» Une page remplie de nombreux chapitres.
Au début, l’attaquante devait même payer ses cotisations. Les conditions des footballeuses évoluant en Suisse se sont bien améliorées depuis. «On commence à mettre un peu d’argent, les clubs s’investissent plus pour mettre en avant le foot féminin.» C’est notamment le cas dans le Nord vaudois, où le président Jamie Welch a lancé un plan sur sept ans pour le développement d’YSF.
Ce n’est que la première année de ce nouveau projet, mais l’évolution se fait clairement ressentir. «Quand je repense à ce qu’on avait comme encadrement et comme infrastructures quand j’ai commencé et ce qu’il y a maintenant, c’est le jour et la nuit.» L’envie de positionner le club comme une référence majeure dans le football suisse ne semble pas être des paroles en l’air. «Ce qu’ils disent, ils le font. C’est vraiment très professionnel. Il y a tout pour bien faire maintenant.» De quoi raviver quelques regrets?
«Oui, j’aimerais bien avoir dix ans de moins pour pouvoir revivre ce qui se passe maintenant, avoue la footballeuse. Ça serait incroyable. Avec ce qu’il y a maintenant, ça donne encore plus envie. Le public, l’engouement, c’est tout simplement énorme.» En 2016, invitée sur le plateau de Canal Alpha, Tanja Bodenmann déclarait: «On espère être mieux considérée, mais c'est dur.» Qu’il est loin le temps où elle devait vendre des fondues pour ramener des sous au club.
«J'ai envie de jouer»
Le football va beaucoup lui manquer. L’investissement qu’elle a fourni pour faire trembler les filets au Muni est le meilleur signe de sa passion pour le ballon rond. «On ne leur donnait rien du tout à l’époque, rappelle Linda Vialatte. Quatre à cinq fois par semaine, pendant des années, elle a fait les déplacements depuis Neuchâtel. C’était uniquement par amour du jeu.» Un état d’esprit exemplaire et une source d’inspiration pour les jeunes.
Le club nord-vaudois ne perd pas uniquement une buteuse. «Humainement, c’est une personne fiable sur qui on peut compter, loue la présidente. Elle n’a jamais rechigné à faire des choses pour YSF. Des filles comme elle, c’est précieux et on va essayer de la convaincre de rester proche du club.» Le papa de la petite Emy faisant partie du staff et Tanja Bodenmann ayant continué à s’entraîner avec les blessées trois fois par semaine jusqu’à sa 39e semaine de grossesse, elle a suivi de très près la promotion en Super League de ses désormais anciennes coéquipières. Avant une reconversion comme entraîneure? En tout cas pas pour le moment.
«Je suis enseignante, je suis déjà dans la pédagogie et le coaching toute la journée, explique la jeune maman. Je ne sais pas si j’ai encore envie de faire ça le soir. Et c’est vrai que d’être sur le banc, c’est tellement dur parce que j’ai envie de jouer. Il me faut un moment avant d’accepter que je ne suis plus sur le terrain. Là, c’est trop tôt. Peut-être dans quelques années.» Promu dans l’élite samedi, Yverdon a tourné la page de la LNB. Tanja Bodemann, elle, a ouvert un nouveau chapitre de sa vie.