Et soudain, le regard d’Aimie Decrausaz s’égare et la mène en direction des chemins de montagne grimpant en direction du Suchet, juste en face d’elle. On le devine, la jeune femme de 16 ans aimerait s’échapper de la table de la ferme familiale où a lieu l’entretien pour s’en aller, chaussée de ses baskets de course, dévaler les routes surplombant Champvent, dans le Nord vaudois, où elle vit avec ses parents, son frère et ses deux sœurs. On le lui dit. Elle sourit. «Ça ne me dérange pas de répondre aux interviews et je sais que ça fait partie du jeu. Mais ce que j’aime, c’est courir», déclare-t-elle avec une sincérité désarmante et une passion qui fait sa grande force. De quoi faire de cette sportive en devenir un véritable espoir de l’athlétisme et du triathlon suisses.
Car oui, Aimie a du feu dans les jambes et, encore plus important, un mental à toute épreuve, même s’il est encore en formation. Ce qui fait la différence entre les autres coureuses de son âge et elle? Cette détermination, justement. Encore plus que l’endurance et le talent. «Quand je ne gagne pas une course, je commence par être triste. Et puis, très rapidement, cette tristesse se transforme en rage que j’utilise pour me remettre au travail et progresser.» Et lever les bras à l’arrivée, comme en juillet lorsqu’elle remporte le 3000 mètres aux Championnats d’Europe M18 en Italie. Un exploit de taille pour celle qui brise de sa foulée légère tous les records et temps de passage qu’elle trouve sur sa route. Oui, Aimie Decrausaz, cette jeune fille en apparence ordinaire du Nord vaudois, est un phénomène. Qui n’a pas encore choisi sa spécialité, d’ailleurs, ce qui en dit long sur son potentiel.
Les pieds bien sur terre
Que ce soit en triathlon ou en course à pied classique, la Chanvannaise peut entrevoir un destin la menant bien au-delà des frontières suisses, mais elle assure qu’il est encore trop tôt pour se décider. «J’aime bien les deux. Je veux encore me laisser du temps. Je choisirai le plus tard possible», répond-elle avec franchise, en sachant bien que, si elle veut viser les plus belles médailles une fois adulte, elle devra probablement laisser soit la course soit le triathlon sur le côté. Pour l’heure, les deux peuvent encore être exercés en parallèle à bon niveau, y compris en compétition. En septembre, les Championnats suisses de triathlon seront organisés à Yverdon, juste à côté, et, vendredi dernier, elle foulait le tartan d’Athletissima, où elle a remporté le 1000 mètres filles. Aimie jongle avec ces deux disciplines avec aisance et l’insouciance d’une jeunesse heureuse.
Surtout, elle ne se met aucune pression, ni au quotidien, ni dans la perspective de son avenir. Et ce n’est pas non plus sa famille qui va tomber dans ce piège qui pourrait être destructeur. «J’ai simplement du plaisir à courir et à faire de la compétition. Mais je ne pense pas à ce que je pourrais éventuellement accomplir. Pas du tout, même! Je veux simplement continuer et voir où ce parcours me mène.» Un discours épatant de maturité, qui n’étonne pas sa maman, Jessica, laquelle garde elle aussi la distance nécessaire.
«Tout ce qui nous intéresse, c’est qu’Aimie soit une jeune fille épanouie, comme son frère et ses sœurs. Il et elles font du sport depuis tout petits et ce qui est important, c’est qu’ils aient du plaisir à en faire», assure cette enseignante aux pieds bien ancrés dans la terre de la ferme familiale. Colin, le petit frère, fait du judo, tandis que Clémence et Elise ont débuté par les agrès, comme leur grande sœur. Car pour Aimie, le déclic pour la course et le triathlon n’a pas eu lieu devant la télévision, mais bien en plein air. Daniela Ryf, Selina Büchel, Nicola Spirig: autant de grands noms qu’elle connaît et qu’elle respecte, mais ce ne sont pas ces trois championnes qui l’ont inspirée et lui ont donné envie de courir à travers monts et vaux autour de chez elle. La révélation est venue grâce à un professeur.
Le déclic a eu lieu à l’école
«J’avais 9 ou 10 ans et, avec ma classe, on devait courir sur le parcours militaire de la caserne de Chamblon. C’est là que j’ai commencé à aimer», se remémore-t-elle. Il ne restait dès lors plus qu’à enchaîner et être sûr qu’Aimie «trouve ce pour quoi son corps était fait», selon la jolie formule de sa maman. Depuis, la jeune Nord-Vaudoise court, nage et fait du vélo, sans s’arrêter. Ou presque.
«Mon programme est bien défini: quatre sessions de course par semaine, six de nage, trois de vélo et une de musculation», détaille-t-elle, en assurant devoir progresser en natation, son gros point d’amélioration. «Je perds du temps dans l’eau et je me retrouve donc en moins bonne position au moment de monter sur le vélo, cela me pénalise», observe-t-elle. Logique, au fond: les bassins autour d’elle sont bien moins nombreux que les possibilités de prendre son vélo ou de courir et elle doit compenser ce déficit. A 16 ans, est-elle déstabilisée par la foule ou la pression des grands meetings, comme Athletissima? Pas le moins du monde. Au contraire, même. «Le bruit, le stade plein, tout ça me stimule.» Là aussi, la marque d’une (future) championne.
Et puis, bien sûr, entre deux courses et une fois que les cours au gymnase sport-études de Lausanne sont terminés, il y a parfois un coup de main à donner à la ferme. Pas question de rester dormir à la capitale, ni même y boire un verre en terrasse pour décompresser. Dès qu’elle a fini d’étudier, Aimie reprend le train pour nager et courir à Yverdon, puis le bus, en direction de Champvent, et retrouve les gens qu’elle aime et cet environnement agricole où elle se sent si bien. La jeune fille, qui voulait être vétérinaire, a une tâche qu’elle affectionne par-dessus tout: donner à manger aux animaux. «Nous avons des vaches, des poules et des moutons. Sans oublier le chien et le chat! C’est vrai que j’aurais aimé être vétérinaire, mais ce n’était pas réaliste avec ce que je suis en train de faire en sport. Ce sont des études longues, très prenantes, et qu’il n’est pas possible de fractionner ou d’effectuer à distance, même en partie. J’ai dû faire un choix.» Un petit deuil, on le devine.
Un bon coup de fourchette
Ce n’est même pas qu’Aurélien, son papa, ou Jessica, sa maman, tiennent à ce que la jeune femme garde les pieds sur terre: c’est comme ça ici et pas autrement. «Le caractère déterminé d’Aimie lui vient aussi de son environnement, ici, à la ferme. On peut bien pester contre la canicule ou la grêle, mais il faut surtout trouver des solutions. Et quand une récolte est perdue, on peut se lamenter un moment, mais il faut avant tout se remettre au boulot. Il y a là un parallèle avec l’athlétisme, c’est sûr, et le mental d’acier d’Aimie vient aussi de là», fait remarquer Jessica, très inquiète pour les champs de maïs familiaux cet été. «Ils n’ont pas bonne mine, regardez...» indique-t-elle en approchant de l’étable où plusieurs dizaines d’angus de fort beau gabarit cherchent le frais. «Ce sont des vaches allaitantes», fait-elle remarquer pour justifier leur caractère parfois un peu changeant par rapport aux plus placides laitières. Chez les Decrausaz, on aime quand ça bouge et que ça vit, raison pour laquelle les deux parents, ainsi que la grand-maman Hélène, ne comptent pas les kilomètres pour amener les quatre enfants au sport. «C’est vrai que des fois j’ai un peu l’impression de faire taxi», sourit Jessica, fière de constater que sa petite famille suit le bon chemin.
A table, pas question de ne parler que des médailles d’Aimie, bien au contraire. «Elle le sait très bien. On est tous fiers d’elle, mais tout autant de ses frères et sœurs», souligne Jessica, presque surprise d’avoir à le préciser. «On parle aussi de ses records et de ses courses, parce que sinon ça ne serait pas juste pour elle, mais on leur accorde la même place qu’aux autres sujets de discussion autour de la table.»
Des repas durant lesquels la très fine Aimie ne jette pas sa part au chat (ni au chien), d’ailleurs. «Elle mange deux fois plus que toutes les filles de son âge, ne vous inquiétez pas pour elle!» En écoutant ces paroles, Aimie acquiesce. «C’est vrai. Bon, je cours aussi deux fois plus qu’elles, contre-t-elle, indiquant ne se priver de rien. Mon plaisir, c’est une bonne glace, y compris après les entraînements. Je ne vais pas arrêter sous prétexte que je cours. Je ne fais attention que trois jours avant une compétition. Et sinon, oui, je mange beaucoup, mais des choses saines.»
Là aussi, l’éducation à la ferme a son importance et aucun des enfants de la famille Decrausaz n’est accro à la junk food, bien au contraire. «J’aime bien la viande et c’est vrai que des fois, quand on est en camp d’entraînement, je tire un peu la tronche quand on reçoit l’assiette. Je suis trop bien habituée avec les angus», sourit Aimie, consciente qu’elle ne trouvera pas toujours d’aussi bons petits plats que ceux préparés à la ferme.
L’entretien touche à sa fin, reste à aller prendre quelques photos dans la chambre de la jeune athlète. «Mais je n’ai pas bien rangé...» se défend-elle. «Alors va vite le faire!» la sermonne sa maman. Championne d’Europe ou pas, à la ferme, Aimie reste une ado comme les autres.