Comment défendre les valeurs européennes? Et surtout, que répondre à ceux qui les critiquent ou s’efforcent de les remettre en cause, y compris sur le Vieux Continent? C’est à cette question existentielle pour nos Etats de droit qu’Alain Berset a répondu, le 16 septembre, dans son discours prononcé à l’Université de Zurich. Un discours prononcé par l’ancien conseiller fédéral 80 ans après celui de Winston Churchill qui, en 1946, avait lancé sur les bords de la Limmat son appel pour les «Etats-Unis» d’Europe.
Nous voulions, à Blick, entendre le secrétaire général du Conseil de l’Europe. C’est chose faite avec cette édition exclusive de notre podcast Républick, à quelques jours de la votation très attendue sur la neutralité helvétique, dimanche 27 septembre. Nous sommes allés pour cela le rencontrer à l’Université de Zurich, juste avant qu’il n’y prenne la parole. Un échange direct, sur fond de tensions géopolitiques et de remise en cause de nos systèmes démocratiques. «On ne peut plus ignorer les ingérences étrangères ou les manipulations de l’information dans le cadre d’élections ou de votations, a concédé devant nous Alain Berset. C’est une réalité. C’est un coup porté au cœur de nos démocraties.» Et d’endosser le costume de résistant européen: «On ne peut pas l’accepter. On doit agir.»
Les lignes changent
Au micro de Républick, le podcast qui raconte chaque semaine la France et l’Europe, avec la ferme volonté de les bousculer, celui qui présida la Confédération en 2023 s’exprime sur sa mission: «Il y a des lignes qui changent et il y a des lignes qui restent, complète-t-il. Et ce qui reste, qui est très intéressant, c’est que le continent européen est extrêmement diversifié. C’est un carrefour, en fait. C’est un carrefour entre plein d’influences, de langues, de passés historiques, de religions, d’empires qui se sont faits et qui se sont défaits. Je suis frappé à quel point ces frontières et ces lignes restent fortes aujourd’hui.» Avec ce bémol: «Ce qui fait la force de ce continent, à savoir sa diversité, fait aussi un peu sa fragmentation, si on peut le dire. On peut corriger ça avec les institutions.»
Alain Berset parle d’une Europe abîmée par le conflit entre la Russie et l’Ukraine. La Russie, justement, où viennent de se tenir des élections législatives sous le contrôle étroit du pouvoir de Vladimir Poutine. Autrefois membre du Conseil de l’Europe, le pays en a été exclu en 2022 après l’agression contre l’Ukraine. Est-ce irrémédiable? « La Russie a été membre du Conseil de l’Europe durant plus d’une trentaine d’années, explique l’ancien ministre suisse. Elle en a été expulsée en 2022, pas en 2014, au moment de l’ouverture de la guerre contre l’Ukraine, mais en 2022. C’était une décision des Etats membres qui, dans le fond, ne voyaient pas comment continuer à collaborer avec un Etat qui avait foulé aux pieds toutes les valeurs qui font la pertinence de l’organisation : la démocratie, l’État de droit, le respect des règles et la protection des droits humains. Donc cette décision a été prise. La Russie aujourd’hui n’est plus membre du Conseil de l’Europe.»
C’est irrévocable?
«Vous savez, rien n’est jamais irrévocable. Mais disons, au moment où la guerre fait rage, où des civils continuent d’être tués, où l’escalade l’emporte, où il n’y a pas la moindre perspective de négociation de paix et de paix durable et stable pour l’Ukraine, franchement, aujourd’hui, ça apparaît inimaginable.»
La réintégration pourrait faire partie d’un package de négociations de paix?
«Ecoutez, c’est impossible pour moi de le dire. Je n’arrive pas à imaginer aujourd’hui une seconde une perspective dans laquelle les Etats membres actuels du Conseil de l’Europe adhéreraient à cette idée. Et pour être très honnête, je ne pense pas non plus que ce soit un projet que la Russie puisse envisager. Mais je n’en sais rien puisqu’on n’est pas en contact avec eux.»