Par Richard Werly
Xenia Fedorova, ni héroïne, ni victime

L'arrêté d'expulsion pris par la France contre la polémiste russe peut être contesté, mais il est logique. Celle-ci peut se défendre. Et ceux qui la soutiennent peuvent s'exprimer.
La chroniqueuse prorusse Xenia Fedorova est visée par un arrêté d'expulsion en France.
Photo: Blick
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Qui peut reprocher au gouvernement français, engagé fermement dans la défense de l'Ukraine face à Vladimir Poutine, de vouloir aujourd'hui expulser la polémiste Xenia Fedorova? Ceux qui, en Suisse, contestent cet arrêté d'expulsion au nom de la liberté d'expression devraient se montrer plus prudents.

L'ancienne directrice de Russia Today France, de nationalité russe, aurait-elle pu librement continuer à se répandre en commentaires pro-Poutine si elle résidait à Genève, Lausanne ou Zurich? Aurait-elle pu, comme elle l'a souvent fait depuis l'assaut de l'armée russe contre l'Ukraine, le 24 février 2022, s'en prendre à la diplomatie helvétique — la Suisse, pour rappel, a adopté les sanctions européennes contre Moscou dès le 28 février 2022 — comme elle s'en est prise à la diplomatie française?

L'ombre de Bolloré

La réalité est que Xenia Fedorova, protégée du groupe de médias possédé par le milliardaire Vincent Bolloré, a choisi de prendre un risque politique. Elle l'a même assumé, ce qui démontre, il faut le reconnaître, une forme de courage dans une société de plus en plus polarisée. La polémiste pro-Poutine n'a bien sûr jamais pointé du doigt, dans l'une de ses chroniques, l'absence de liberté d'expression en Russie, les «suicides» à la chaîne des opposants au Kremlin ou la mainmise totale du pouvoir russe sur les médias. 

Sa défense de la liberté était donc à sens unique: pour dénoncer le choix ukrainien de l'Union européenne, pour dénoncer les partis pris anti-russes et pour corriger les prétendues fausses informations sur son pays d'origine, dont elle fut, à la tête de RT (interdite depuis 2022 dans l'Union européenne et simultanément suspendue de diffusion par les principaux opérateurs suisses de télécommunications), une propagandiste zélée.

Contestation juridique

La question, dès lors, n'est pas celle de l'arrêté d'expulsion, à la fois politiquement logique et contestable sur le plan juridique. Ce que Xenia Fedorova va d'ailleurs s'empresser de faire, par l'intermédiaire de ses avocats. La question est bien celle de la possibilité, ou non, de débattre encore en France et dans les pays européens de l'attitude à adopter vis-à-vis de la Russie. Or, sur ce point, le risque existe de voir une forme d'omerta pro-ukrainienne l'emporter.

L'important est de distinguer entre ce qu'une activiste de nationalité russe peut faire dans le pays qui l'accueille et ce que le gouvernement de ce pays doit faire pour garantir un débat libre. Nous avons, par exemple, critiqué dans les colonnes de Blick le choix de l'Union européenne de sanctionner l'ancien officier suisse Jacques Baud, dont les livres, qui donnent la parole aux thèses pro-russes, demeurent toutefois en vente. Nous critiquons régulièrement aussi une forme d'aveuglement envers l'Ukraine, dont l'intégration future à l'Union européenne est, pour beaucoup, impossible à remettre en question, alors que ce sont les peuples, par référendum ou par le vote de leur Parlement, qui doivent avoir le dernier mot. Bref, débattre reste une obligation impérieuse dans nos démocraties.

Lobby pro-russe

Xenia Fedorova n'est ni une héroïne ni une victime. En acceptant de devenir la porte-parole d'un lobby pro-russe, cette dernière connaissait les risques qu'elle encourait, croyant sans doute être protégée de toute intervention publique par ses liens personnels avec Vincent Bolloré. Son expulsion, si elle devait intervenir, doit maintenant suivre son cours légal, avec tous les recours possibles. 

Ceux qui, comme elle, pensent que la France se trompe sur l'Ukraine et la Russie doivent, pour leur part, pouvoir continuer à le dire et à l'écrire. A condition de ne pas oublier eux-mêmes que nos démocraties sont extrèmement vulnérables et que le régime de Vladimir Poutine demeure une dictature féroce, engagée dans une guerre d'aggression dont personne, aujourd'hui, ne peut déterminer les limites. Y compris pour nos futures libertés.

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