Par Claude Ansermoz
Affaires Broulis: le narratif s’effondre

La justice vaudoise rappelle qu’enquêter sur les voyages, les domiciles fiscaux et les liens d’un ministre des Finances avec de grands contribuables n’était pas salir un homme, mais faire du journalisme. Il est temps de relire les affaires Broulis à cette aune.
Photo: Blick
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Claude AnsermozRédacteur en chef en charge des contenus

On dénonce souvent le «narratif» de certains politiciens. Aujourd’hui, c’en est un qui s’effondre.

Pendant des années, autour de Pascal Broulis, un récit s’est imposé dans le canton de Vaud: celui d’un grand argentier injustement traqué, d’un héros du redressement financier que des journalistes auraient voulu «se payer». Dans cette fable commode, la presse n’était plus un contre-pouvoir. Elle devenait une nuisance. Une meute. Un tribunal. Un problème à neutraliser.

Le rédacteur en chef de «24 heures» que j’étais recevait alors des missives enflammées venues du gratin vaudois de l’économie, de la culture ou de l’éducation. Le message était toujours le même: pourquoi s’acharner contre celui qui avait remis les finances du canton sur les rails?

Faire du journalisme

Après la justice zurichoise, le Tribunal cantonal vaudois vient de rappeler une chose simple: enquêter sur les voyages en Russie d’un ministre des Finances avec l’un des plus gros contribuables du canton, sur ses domiciles fiscaux, sur les avantages possibles liés à cette situation, ce n’était pas salir un homme. C’était faire du journalisme. En 2018, le Ministère public vaudois, piloté à l'époque par Eric Cottier, avait clos pénalement le dossier.

Mais une non-entrée en matière pénale n’a jamais été un certificat politique de bonne gouvernance. C’est précisément là que le journalisme garde tout son rôle: interroger ce qui n’est pas forcément pénal, mais demeure d’intérêt public. Pascal Broulis peut encore recourir au Tribunal fédéral. C’est son droit. Mais politiquement, la décision est lourde. Elle oblige le canton à relire cette période autrement.

«Lynchage médiatique»

Car il faut se souvenir. Lorsque les premières révélations sont tombées, le réflexe d’une partie du monde politique vaudois n’a pas été de demander ce qui s’était passé, mais plutôt pourquoi les médias s'acharnaient.

Au Grand Conseil, on a parlé de «lynchage médiatique», de «pilori», de «déshabillage public». Une élue vert’libérale, Claire Richard, dénonçait un «non-événement». Un député UDC, Jean-Luc Cholet, s’indignait que l’on jette un conseiller d’Etat «en pâture» à la vindicte publique. A gauche aussi, le malaise était perceptible. Le mythe Broulis dépassait les frontières partisanes. Même ses adversaires semblaient parfois intimidés par sa légende.

Une inversion accusatoire

Dans les médias aussi, l’affaire a nourri l’introspection. Romaine Jean, dans une chronique de Bilan consacrée à la défiance envers la presse, évoquait l'affaire comme le symptôme d’une «mécanique» de tribunal médiatique. Sur la RTS, Forum posait la question sans détour: «Les impôts de Broulis, scandale politique ou acharnement médiatique?»

Ce climat a produit une inversion accusatoire. Ce n’était plus au pouvoir de répondre aux questions. C’était aux journalistes de se justifier d’en poser. Il y a pourtant une différence fondamentale entre un emballement médiatique et un travail obstiné sur des faits d’intérêt public. Et cette différence, aujourd’hui, la justice vaudoise la rappelle clairement.

Qui paie les frais de justice?

Plus troublant encore: cette contre-offensive judiciaire contre les médias n’a pas seulement été menée au nom d’un homme. Elle a aussi été financée par l’argent public. En 2019, l’Etat de Vaud avait admis avoir payé 30’000 francs pour la procédure civile de Pascal Broulis contre le correspondant romand du Tages-Anzeiger. Le contribuable n’a donc pas seulement financé l’Etat: il a aussi payé, en partie, la riposte judiciaire de l’un de ses plus puissants représentants contre ceux qui enquêtaient sur lui. En face, un éditeur privé doit allonger des sommes faramineuses, même lorsque la justice finit par trancher en sa faveur.

L’affaire Broulis n’est donc pas seulement une affaire Broulis. C’est une affaire vaudoise. Elle dit quelque chose d’un canton qui a longtemps confondu stabilité politique et protection des puissants. D’une culture où la loyauté institutionnelle sert parfois de paravent à l’absence de curiosité. D’un réflexe très local: lorsqu’un notable vacille, on attaque d’abord ceux qui tiennent la lampe. Quand le compromis dynamique se transforme en un compromis tyrannique où élus de gauche comme de droite semblent se tenir par la barbichette, la machine démocratique déraille sans qu'on le remarque de suite. Et on peut soutenir l'hypothèse que si ce gouvernement et ce canton dysfonctionnent pareillement aujourd'hui, c'est aussi le résultat de certaines décisions ou non décisions d'hier.

Un droit d'inventaire

Et s’il y a un vrai héros dans cette histoire, c’est le contribuable. Ce sont ses impôts qui ont remis le canton dans les chiffres noirs. C’est lui qui doit pouvoir croire que les règles s’appliquent à tous avec la même rigueur. C’est lui encore qui paie aujourd’hui les errements du bouclier fiscal, ce système dont l’application contestée continue de hanter les finances et la politique vaudoises.

Il faut maintenant un droit d’inventaire. Pas seulement sur les articles de presse de l’époque. Pas seulement sur les procès intentés aux journalistes. Mais sur tout ce que cette séquence révèle: le fonctionnement du fisc vaudois, les liens entre pouvoir politique et grands contribuables, la manière dont le parlement a exercé – ou non – son contrôle, et la facilité avec laquelle une partie de la classe politique a préféré crier au lynchage plutôt que d’affronter les faits. C’est l’histoire d’un canton confronté à sa culture du pouvoir. Et cette fois, le narratif ne suffit plus.

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