Il faut prendre soin d’écouter les maires et les responsables des forces de police des grandes villes françaises assommées par les violences urbaines du samedi 17 octobre. Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Limoges… Tous avouent être KO après cette journée et cette nuit d’émeutes, en marge de la mobilisation sociale pour le pouvoir d’achat. Tous reconnaissent qu’ils ont été dépassés, d’une façon ou d’une autre, par les vagues de casseurs bien organisés et décidés à en découdre. Tous disent leur incompréhension. Leur leitmotiv? Ils se sont retrouvés abandonnés. L’Etat français les a lâchés.
De très loin, ce constat est, dans un pays aussi bureaucratique et vertical que la France, celui qui fait le plus mal. Il est aussi celui qui inquiète le plus à huit mois de l’élection présidentielle d’avril-mai 2027. Pour reprendre un terme utilisé par le sociologue Jérôme Fourquet, «le pays de Macron» apparaît miné de l’intérieur, donc incapable de répondre aux demandes et revendications des lycéens, aux urgences sociales ou aux colères corporatistes.
Dette publique record
Vu l’épuisement du carburant budgétaire, en raison de la dette publique record et de l’impossibilité de signer de nouveaux chèques, le gouvernement tourne sur lui-même, réfugié dans une posture autoritaire et dans une logique accusatoire. Puisque les leviers de commande répondent de moins en moins, c’est que quelqu’un s’emploie à les saboter. Avec, dans le viseur, cette «ultragauche» violente que Sébastien Lecornu a ciblée, samedi soir, dans les rues de Paris embrasées, comme l’ennemi numéro un de la République.
Crédible, cette attaque? Justifié, cet appel du Premier ministre français à «choisir son camp», entre l’ordre et le chaos? La réponse est malheureusement non, même si l’implication de la gauche radicale et de groupuscules résolus à casser du flic et à s’en prendre aux bâtiments publics a joué un rôle de premier plan dans les désordres du 17 octobre. Le plus inquiétant est, au contraire, le délabrement de l’action publique, l’incapacité des structures étatiques (gouvernement, régions, départements…) à apporter des réponses concrètes et rapides, et l’impression d’une incompétence croissante aux niveaux supérieurs de l’administration.
Destructrice et nihiliste
L’«ultragauche» destructrice et nihiliste désignée par Lecornu existe, sans aucun doute. Ses complicités avec La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon doivent être scrutées. Mais c’est l’incapacité des forces de l’ordre à l’endiguer, puis à protéger les sites républicains et les artères commerçantes, qui pose d’abord question. A force de remettre en cause les statuts et les institutions, et à force de tenir à distance les partenaires sociaux, Emmanuel Macron a, depuis le choc des «gilets jaunes», présidé à un dangereux délitement des institutions publiques.
C’est dans cette situation que se retrouve la France, prise dans l’étau des colères sociales et des pressions financières engendrées par l’explosion de sa dette et des taux d’intérêt demandés par ses créanciers. Un pays dont le bouclier républicain est percé, abîmé et fracturé. Un pays où une grande partie de l’opinion publique, logiquement, se tourne aujourd’hui vers la droite nationale-populiste pour être protégée. Un pays où la parole du chef de l’Etat ne vaut quasiment plus rien, tant ses promesses se sont succédé sans résultat concret au fil de ses deux mandats.
Un pays étatisé où l’Etat ne répond plus.