La chronique de Pascal Wagner-Egger
Les antispécistes ont raison (et c'est un carnivore contrarié qui le dit)!

Dans sa nouvelle chronique, l'enseignant-chercheur Pascal Wagner-Egger revient sur l'affaire de maltraitance survenue dans une porcherie vaudoise. Il loue l'idéologie antispéciste, bien qu'il reconnaisse qu'il est difficile d'arrêter de consommer de la viande.
Notre chroniqueur Pascal Wagner-Egger revient sur l'affaire de maltraitance survenue dans une porcherie vaudoise.
Pascal Wagner-Egger
Pascal Wagner-EggerPascal Wagner Egger - Chroniqueur Blick

Les récentes images de violence insupportable dans une porcherie suisse pourtant certifiée «respectueuse des animaux» ravivent le débat sur la consommation de viande, avec une pétition signée actuellement par plus de 12'000 personnes (la famille propriétaire de la porcherie qui invoque des actes individuels avait pourtant déjà été dénoncée en 2016 et 2017 pour d'autres cas de maltraitance).

Les antispécistes ont l'image d'une minorité d'activistes idéologisés, et pourtant, au niveau des arguments, il me faut bien admettre qu'elles et ils ont raison. Quand je regarde les vidéos des abattoirs les mieux certifiés en Suisse (sur Youtube, abattoir Moudon ou Avenches), moi qui ne suis pas particulièrement sensible – j'ai rattrapé quelques films d'horreur classiques que je n'avais jamais vus, comme «Massacre à la tronçonneuse» ou «L'exorciste» –, j'ai des frissons et des sanglots irrépressibles à la vue de ces bains de sang, malheureusement bien réels, ceux-là. D'autre part, il m'est aussi arrivé d'avoir à enterrer des chats dans le jardin en pleurant avec mes enfants, pour des présences quasi-humaines qui font affectivement partie de la famille (et que nous côtoyons plus que certains membres de nos famille).

Des animaux que l'on chérit, d'autres que l'on massacre

Cette gigantesque dissonance cognitive collective – état de tension psychologique causé par une contradiction entre nos croyances, attitudes et comportements – est manifeste quand on considère que, selon l'association L214 en 2023 dans le monde, les humains ont tué pour se nourrir plus de 90 milliards d’animaux terrestres et plus de 300 milliards d’animaux aquatiques. Dans le même temps, plus de 50% des foyers humains possédaient en 2025 un animal de compagnie, pour une population totale estimée à environ un milliard d’animaux, avec des dépenses de l'ordre de 300 milliards de dollars (en 2024).

Nous payons ainsi à notre milliard d'animaux domestiques des tonnes de nourriture (principalement d'autres animaux morts comme ceux décrits ci-dessus), des accessoires, des habits, des jeux et jouets, des appareils pour le régime, des puces électroniques, des soins médicaux parfois exorbitants, des coiffeurs, psychologues ou éducateurs, des séances de massage, des enterrements, etc.

Celles et ceux d'entre nous qui commettent l'injustice d'avoir une fortune dans ce monde où une grande partie de l'humanité souffre, peuvent léguer leurs héritages faramineux à leurs animaux, leur offrir des hôtels et suites de luxe, des chefs cuisiniers personnels, des séances de yoga ou de fitness, des accessoires de haute couture…

Ces monstrueuses différences de traitement d'animaux qui, selon la science, ont environ les mêmes capacités d'intelligence et de sensibilité, n'est et ne sera jamais justifiable d'aucune manière: l'attachement (virant parfois à une douce folie) qu'on peut avoir pour un animal et pas pour d'autres ne peut justifier de tels écarts. On ne peut pas tracer de limite nette entre les humains et les animaux (ces derniers ont des proto-langages, des proto-cultures, une certaine conscience d'eux-même, etc.), et même si on le pouvait, cela n'expliquerait pas le fossé décrit ci-dessus entre les animaux que nous chérissons et ceux que nous massacrons.

L'antispécisme, la clé

Pour que nous puissions être des spécistes cohérents, il faudrait que nous n'ayons aucun problème à tuer chaque jour tous les animaux que nous mangeons – on voit que les paysans ou le personnel des abattoirs ne sont de loin pas toujours ravis de cette tâche –, ainsi qu'à cuisiner nos chats et chiens quand ils meurent (ou même avant quand leur viande est meilleure).

J'ai une fois en Afrique voulu assister à la mise à mort d'un bouc que nous avions reçu du village en cadeau (nous participions à un projet humanitaire avec l'ONG Nouvelle Planète), afin de voir ce que cachent les barquettes en plastique de nos supermarchés (accompagnées de la disparition de l'affreux spectacle des animaux entiers qui étaient encore suspendus dans les boucheries au temps de mon enfance). Je suis presque tombé évanoui en voyant ce pauvre bouc (au goût affreux en plus) se faire égorger devant moi, bêlant son sang dans ses derniers soupirs.

Un autre argument, au cas où celui du fossé entre nos animaux domestiques et ceux de boucherie ne suffirait pas, est celui des extra-terrestres. Si des extra-terrestres plus avancés visitent un jour pour de vrai la Terre (pour l'instant, nous n'avons que des anomalies apparentes, largement insuffisantes pour prouver un phénomène aussi extraordinaire que l'existence d'extra-terrestres; des preuves suffisantes ne seront que la découverte de corps ou de vaisseaux aliens analysables dans tous les laboratoires du monde, comme dans le dernier Spielberg), s'ils sont spécistes comme nous le sommes, alors ils se feront un plaisir de nous manger, violer si ça leur est possible et souhaitable, réduire en esclavage, etc.

Par contre, nous serons bien contents si ces extra-terrestres sont antispécistes! Et le développement de l'intelligence ou la conscience semble aller de pair avec un plus grand respect pour toute forme de vie, et d'un rejet concomitant de la violence: nous sommes de nos jours plus sensibles à la violence en général, notamment celle exercée contre les enfants, les animaux – même si nous les mangeons encore beaucoup trop, nous sommes toutes et tous pour plus de protection contre les mauvais traitements –, les femmes, les minorités, etc.

Diminuer la viande, oui, mais...

Bref, je ne vois ni n'ai lu aucun contre-argument un tant soit peu convaincant en faveur du spécisme, et quand on y ajoute les préoccupations environnementales, le match – nous sommes en période de Coupe du monde – est complètement plié.

Là où j'ai plus de peine à argumenter, c'est face aux véganes qui, pour certain·es, me félicitent d'un tel message, mais d'autres, sans doute plus nombreuses et nombreux, s'irritent par le fait que je ne joigne pas la parole – les antispécistes ont raison – aux actes – je reste flexitarien, et je ne sais pas si je réussirai à devenir un jour végétarien ou végane. Il y a ici effectivement une seconde dissonance cognitive.

A cela, je réponds que (1) mes goûts forgés pendant plus de 50 ans seront sans doute malheureusement difficiles à changer, sachant que les produits d'origine animale comptent parmi mes préférés dans l'alimentation, (2) du fait que la vie est courte, renoncer totalement à l'un de ses plus grands plaisirs est difficile au niveau même existentiel, (3) que cela fait des millénaires que les humains sont carnivores et qu'un changement brusque ne peut être exigé en quelques années (4) qu'une diminution est déjà mieux qu'un statu quo, (5) qu'à un niveau purement pratique, les repas sans viande des restaurants ne sont pas toujours les meilleurs, (6) que certain·es ados non véganes protestent – et les parents savent que la cuisine est déjà un terrain propice aux conflits.

Un dernier point à propos de cette dissonance cognitive est que (7) personne n'est parfait et ne peut y prétendre, et que les véganes expérimentent aussi une certaine dissonance cognitive quant à réduire leur consommation de CO2 (à moins qu'ils ou elles vivent en autarcie dans la montagne).

Pour conclure, au vu de la solidité des arguments en présence, nous devrions toutes et tous (continuer à) faire des efforts pour diminuer notre consommation de viande – et de produits animaux provoquant des souffrances –, pour des raisons philosophiques et environnementales, avec un grand bravo à celles et ceux qui arrivent à arrêter complètement. J'ajouterais finalement dans le cadre de cette chronique à la fameuse citation de Pierre Desproges, «Plus je connais les hommes, et plus j'aime mon chien»: «… oui mais pas grillé».

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