La chronique de Pascal Wagner-Egger
La théorie du complot autour de la mort de Jeffrey Epstein: suicide ou assassinat?

Dans sa nouvelle chronique, l'enseignant en psychologie sociale Pascal Wagner-Egger s'intéresse aux théories du complot. Et pas n'importe laquelle: Jeffrey Epstein s'est-il suicidé ou a-t-il été assassiné dans sa cellule?
Pascal Wagner-Egger
Pascal Wagner-EggerPascal Wagner Egger - Chroniqueur Blick

À l'occasion de la sortie de notre nouveau livre grand public de prévention contre le complotisme intitulé «Je ne suis pas complotiste, mais…» avec le dessinateur Gilles Bellevaut, qui paraît ce 12 mars aux éditions 41 (EPFL), je vais appliquer mon analyse à une théorie du complot actuelle à propos de Jeffrey Epstein. Celle-ci nous dit que contrairement à la version officielle, il aurait été assassiné pour l'empêcher de dénoncer d'autres responsables de son réseau pédocriminel.

Comme toutes les théories du complot, elle peut être vraie ou fausse, et celle-ci fait partie des plus plausibles, ou plus exactement des moins implausibles, comme par exemple l'assassinat du président Kennedy ou certains complots de «Big Pharma» (il y a eu un complot de l'industrie du tabac, et il y a eu des scandales pharmaceutiques, mais cela ne prouve ni même n'indique pas qu'il y ait actuellement un tel complot en cours, cela indique juste que c'est possible). Néanmoins, la plupart des milliers de théories du complot sont peu plausibles (comme celle de la mission Apollo), pratiquement impossibles (comme celle du 11 septembre) voire délirantes (celle de la terre plate), comme nous le détaillons dans notre nouveau livre, qui présente trente des théories les plus connues.

Et il faut souligner que même les théories du complot qui nous paraissent plausibles ne le sont souvent en fait pas tant que ça, comme par exemple la mort de Kennedy. L'un des meilleurs connaisseurs français de l'affaire depuis 1963, qui au début croyait comme beaucoup à la théorie du complot, a conclu soixante ans et 1'000 pages plus tard qu'il n'y a finalement aucune preuve de la présence d'un deuxième tireur, à la connaissance des réouvertures de l'enquête, des expériences qui ont été menées pour voir si la version officielle était possible, etc.

Le fardeau de la preuve

Ainsi, Jeffrey Epstein a effectivement pu être assassiné dans sa cellule, comme il a pu s'y suicider. Mais dès le départ, ces deux hypothèses ne sont pas équivalentes (de la même manière que j'ai pu le défendre à propos de l'origine du covid). La théorie du complot est a priori moins probable que la version officielle – il y a bien plus de suicides en prison que d'assassinat, tout simplement parce que c'est bien plus facile à faire –, et moins accusatoire – on ne peut reprocher aux gardiens qu'une certaine négligence, alors que d'éventuels assassins seraient punis de peines de prison. Ainsi, a priori, la version officielle est toujours plus parcimonieuse (plus simple et de ce fait plus probable) que la théorie du complot, et moins accusatoire.

Ainsi, les principes rationnels en science du rasoir d'Ockham (parmi plusieurs théories ou hypothèses, les scientifiques privilégient les plus simples, jusqu'à preuve du contraire) et en justice de la présomption d'innocence nous feront préférer les versions officielles, jusqu'à preuve du contraire (ou pas): le fardeau de la preuve est à la charge des explications plus complexes ou moins probables en sciences, et à l'accusation en justice. Ainsi, le suicide d'Epstein est plus parcimonieux (plus simple et plus probable), et le fardeau de la preuve sera ainsi plus grand pour l'hypothèse de l'assassinat.

Devant un nouveau phénomène scientifique, on cherchera d'abord à l'expliquer de façon parcimonieuse par des théories ou hypothèses connues, et si cela ne fonctionne pas, on élaborera des modèles plus complexes. En justice, plus une accusation est grave, et plus on aura besoin de preuves nombreuses et non ambiguës. Par exemple, pour condamner une personnepour meurtre, il faut prouver l’intention de tuer, mais pour la condamner pour assassinat, accusation plus grave, il faudra prouver la même chose, avec en plus la préméditation du forfait.

Anomalies très attractives pour notre cerveau

Les éléments qui poussent à croire à toute théorie du complot, qui les définissent même, sont les «données erratiques», les anomalies apparentes de la version officielle. Dans le cas de la mort d'Epstein, ces anomalies sont:

  1. le fait que les caméras de surveillance de l'aile de haute sécurité étaient en panne
  2. que de celles qui marchaient sa cellule n’était pas visible
  3. il manquait quelques minutes dans les vidéos disponibles
  4. les images publiées ont subi un certain montage
  5. certaines rondes et surveillances des gardiens n'ont pas été effectuées
  6. les registres ont été falsifiés comme si ces rondes avaient été faites
  7. le codétenu d'Epstein a été transféré peu avant son suicide et aucun autre détenu n'a pris sa place
  8. la surveillance anti-suicide a été levée avant sa mort

Toutes ces anomalies sont très attractives pour notre cerveau, dans votre tête comme dans la mienne, le complot devient très plausible. Mais il faut d'abord vérifier ces anomalies: dans ce cas, elles sont toutes vraies, mais la plupart des anomalies des théories du complot n'en sont pas. Le drapeau de la mission Apollo semble flotter au vent alors qu'il n'y a pas d'atmosphère sur la lune, mais il ne flotte en réalité pas (il est immobile accroché à une barre), la trajectoire de la balle qui a tué Kennedy est considérée comme «magique» au vu des blessures infligées aux deux hommes, mais en réalité, en plaçant les corps dans la voiture dans certaines positions normales, la trajectoire redevient rectiligne, etc.

Distinction entre la religion du complot et la science du complot

Mais même attestées, les anomalies apparentes ne sont pas des preuves de complot. Elles peuvent avoir, et ont tout le temps, des explications plus simples (et donc parcimonieuses). Les données erratiques autour de la mort d'Epstein deviennent bien moins mystérieuses une fois que l'on sait que les caméras ont eu de nombreuses autres pannes (et donc pas seulement cette nuit-là), que certains gardiens étaient endormis (la prison manquait de personnel et ils faisaient des heures supplémentaires), d'autres absents, et qu'Epstein avait déjà fait d'autres tentatives de suicide (d'où sa surveillance). Ainsi, le hasard, divers incidents habituels et certaines négligences peuvent largement expliquer les données erratiques. Mais l'assassinat reste possible, et si ces explications ne convainquent pas, les données erratiques peuvent être au mieux le point de départ d'une enquête professionnelle, plutôt que le point d'arrivée des croyances complotistes.

C'est là qu'il faut faire la distinction entre la religion du complot (le complotisme qui est la croyance en de nombreux complots sans preuves suffisantes, anomalies apparentes, coïncidences, informations non vérifiées trouvées sur internet, etc.) et la science du complot (prouver un éventuel complot par une enquête professionnelle à la recherche de preuves directes de complot, aveux, documents et emails attestés, qui a fait quoi quand comment, etc.). Comme le dit de façon sévère mais juste mon collègue Sebastian Dieguez, jamais aucun complotiste n'a découvert de vrai complot, et il est évident que les vrais complots dans l'histoire (Watergate, complot des industriels du tabac, affaire Epstein, etc.) ont été prouvés par des enquêteurs professionnels, procureurs, journalistes ou lanceurs d'alerte.

La religion du complot est inutile, contre-productive voire même dangereuse pour la démocratie: inutile, car en s’appuyant sur des preuves insuffisantes, il est impossible d’établir juridiquement la culpabilité de qui que ce soit. Contre-productif parce que si le complot existe réellement, accuser publiquement ses responsables avec des preuves insuffisantes diffusées sur les réseaux sociaux peut leur laisser le temps d’effacer des preuves et éléments compromettants – c'est pourquoi aucun·e enquêteur·trice professionnel·le ne va divulguer les éléments de son enquête avant la fin. Enfin, la religion du complot est dangereuse, dans la mesure où accuser sans preuves les gouvernements, les institutions démocratiques, les politicien·nes, les journalistes, etc. alimente un climat de défiance excessive – excessive puisque la science du complot existe et condamne régulièrement des banques, des grandes entreprises, des politicien·nes comme Sarkozy, etc.

Les complotistes sont parfois des «alliés embarrassants»

Cette méfiance exagérée favorise de plus l’adhésion au populisme et à des figures politiques autoritaires – comme on a pu l’observer avec Donald Trump aux Etats-Unis ou Jair Bolsonaro au Brésil – avec les conséquences néfastes pour les institutions démocratiques que l'on peut observer et craindre. De plus, le complotisme ne se contente pas de postuler l’existence de complots là où il n’y en a probablement pas, en raison d’une logique de suspicion dépourvue de preuves suffisantes. Il est aussi structurellement incapable d’identifier les complots sophistiqués qu’il prétend dénoncer, puisqu’il ne repose pas sur les méthodes d’enquête susceptibles de les mettre au jour.

De ce fait, les complotistes sont considérés par exemple par les professionnels de la lutte contre la pédocriminalité comme des «alliés embarrassants» (je dirais même plutôt des «adversaires involontaires»): à accuser tout le monde et n'importe qui à partir de preuves insuffisantes, ils vont faire perdre du temps aux vrais enquêteur·trices… Par contre, nous serons tou·tes d'accord, plus ou moins complotistes ou non complotistes, qu'il faut soutenir la science du complot: les vrais contre-pouvoirs rationnels en démocratie, journalistes d'investigation, justice et scientifiques indépendants, ONG ou offices gouvernementaux qui luttent contre les abus des grandes entreprises, les lobbys, les scandales, etc.

Comme un astrologue qui tombe proche de la réalité

Ainsi, la seule façon de savoir si Epstein s'est tout de même fait assassiner dans sa cellule est la science du complot: mener une enquête professionnelle, et si l'arrêt des caméras, la mise à l'écart de certains gardiens, etc., ont été intentionnellement réalisés, trouver des preuves de qui a décidé et fait quoi quand comment et pourquoi (les traces de la planification de l'action de la part d'un certain nombre de personnes). Croire à l'assassinat (la religion du complot) ne servira jamais à rien: c'est une grave accusation faite (pour l'instant) sans preuves suffisantes, qui si elle est fausse constitue une calomnie et porte le discrédit et une méfiance injustifiée sur les autorités, et qui même si elle est vraie, nécessitera de changer de méthode pour le faire savoir et punir les coupables.

Les croyant·es au complot et à l'assassinat ne feront jamais d'enquête sérieuse, mais croiront également à de nombreuses autres théories du complot sans preuves suffisantes: nous observons dans nos recherches que la croyance en une théorie du complot est corrélée à toutes les autres, ce qu'on appelle la mentalité complotiste: le covid? Complot! Le réchauffement climatique? Complot! Le suicide d'Epstein? Complot! Etc. Et en effet, si vous croyez à un complot sans preuves suffisantes, il devient même logique et rationnel de croire aux autres complots (toujours sans preuve suffisantes): si en effet la CIA a assassiné Kennedy, alors elle a bien pu truquer les images de la mission Apollo ou commettre de faux attentats terroristes le 11 septembre 2001. Je leur dis parfois que la seule façon pour eux de passer de zéros à héros, c'est-à-dire de menace à la démocratie à sauveurs de la démocratie, est de devenir lanceurs ou lanceuses d'alerte: se concentrer pendant des années sur un seul complot, enquêter dans la réalité et pas sur internet à la recherche de preuves à faire valider par les tribunaux!

Mais le plus ironique est que les complotistes n'en feront rien (il est évidemment plus facile de croire en pantoufles derrière son écran que d'enquêter pendant des années dans la vraie vie), mais que si de vrais enquêteurs découvrent qu'en fait, Epstein a par exemple bien été assassiné, ils jubileront «Les complotistes ont toujours raison», en oubliant les milliers de théories du complot qui ne le sont pas, et qu'ils n'ont été pour rien dans cette découverte. Ils auront eu «en apparence raison pour de mauvaises raisons», soit en fait tort, comme une horloge arrêtée donne l'heure exacte deux fois par jour, ou comme un astrologue qui tombe une fois ou l'autre proche de la réalité en faisant des centaines de prédictions fausses.

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