L'actualité de ces dernières semaines portait – outre les guerres en cours et les tribulations relatives du Roi Ubu d'Amérique et de ses sbires – sur l'aviation beaucoup sollicitée pendant les vacances pascales. Si le journal «La Liberté» nous indiquait le 14 avril dernier que «les compagnies aériennes tiennent la forme. Malgré le boom du prix des billets, les Suisses privilégient toujours l’avion pour les vacances de Pâques», d'autres signaux étaient moins positifs (ou moins négatifs, selon le côté ou l'on se place): La RTS titrait le 11 avril que «la flambée du prix du kérosène se répercute sur les billets d'avion», et «Le Temps» le 9 avril annonçait que «soumis à une forte pression avec la guerre en Iran, les prix des billets d’avion ne sont pas près de baisser», avec des vols annulés et des hausses de tarif. 20 Minutes reprenait une dépêche de l'AFP qui nous avertissait le 7 avril que «les prix des billets d'avion vont grimper, c'est inévitable».
De son côté, le journaliste d'Infrarouge bien connu en Suisse romande Alexis Favre remarquait dans son billet d'opinion du 13 avril que la honte de prendre l'avion (le flygskam suédois) de 2018 avait cédé la place à «la peur de ne plus pouvoir le prendre», parce que le monde tout à coup s'éloignait. La raison? L'hybris bien réel de certains «malades mentaux qui donnent le ton de l’époque » et leurs guerres menant à une envolée des prix du pétrole.
Il enjoignait ainsi ses lectrices et lecteurs à ne pas perdre une minute, casser leur crousille si besoin, parce que l'avion coûte à nouveau un peu cher (et c'est parti pour durer), et sauter au plus vite dans le premier avion pour s'éloigner autant que possible de ses certitudes, d'aller voir Samarcande ou le mont Ida, frayer avec les Chinois ou les Guatémaltèques. Et si c'est trop cher, ajoutait-il, «faites le plein de votre voiture, remplissez des jerricans et fuyez pendant qu'il en est encore temps. Si vous ne savez pas pourquoi, faites-moi confiance: vous le découvrirez en arrivant ».
Illusion de découverte
Ces conseils me sembleraient tout à fait opportuns, si un des événements les plus importants de l'histoire de l'humanité n'avait pas été observé depuis 50 ans par les scientifiques du monde entier: vous avez deviné (j'espère), le réchauffement climatique. Alors que des ingénieurs réalistes et non politisés comme Jean-Marc Jancovici estiment qu'il faudrait (faudra ?) prendre l'avion au maximum quatre fois dans une vie pour ne pas rendre notre planète tout simplement inhabitable — et dans ce cas, quid de Samarcande ou du mont Ida ?? —, on s'étonne de telles injonctions à brûler un maximum d'essence et de kérosène.
Il est vrai que voir Syracuse, l'île de Pâques ou Kairouan peut former la jeunesse et permettre d'utilement contrarier notre ethnocentrisme et nos certitudes. Mais l'essentiel des vols trop bon marchés revient plutôt à aller en week-end faire la fête et les boutiques à Barcelone, Londres ou New York, pour se «décentrer» dans les partiellement mêmes hôtels, discothèques, Starbucks et autres MacDo…
Si j'en crois ma propre expérience de quelques décennies, j'ai vraiment exploré la vie des gens sur place lors d'un seul voyage d'un mois au Burkina Faso avec «Nouvelle Planète» en 1991, en dormant chez l'habitant, en visitant des familles de villages reculés, et en discutant avec eux à la lumière du feu (avec encore la sensation des mains de petits enfants qui voulaient toucher cette peau blanche qu'ils n'avaient jamais vue !). Lors de mes quelques autres voyages en avion (Mexique, Corse, Grèce, etc.) en couple ou en famille, je n'ai pas ou peu appris sur la vie des habitants que j'ai croisés, et j'ai comme tout le monde dormi à l'hôtel, en ayant peu de contacts autres que touristiques avec elles et eux.
Au niveau dépaysement, je peux dire que j'ai plus voyagé en écoutant les souvenirs d'enfance de ma grand-mère aux Granges-de-Gossens, les récits de la vie d'un réfugié iranien ex-Moudjahidin du Peuple fortement paranoïaque, ou celle d'un aide-cuisine vaudois sans formation à Caux qui, le soir, écoutait la Chorale du Brassus à plein volume en laissant couler une larme dans son verre de vin, après la longue vaisselle du soir.
Croissance infinie et déni climatique
Ce révélateur «oubli» du réchauffement climatique ne s'observe pas seulement à propos des vols en avion, mais également avec le dogme toujours répété en boucle par les politiques et les économistes, celui de la croissance. Le but officiel de tous les pays est toujours de maximiser la croissance, alors que les scientifiques comme Jancovici ont bien compris que c'était impossible (à moins d'inventer dans les 10 ans une nouvelle source d'énergie bon marché, abondante et non polluante, autant dire transformer le plomb en or).
Ce déni est assez remarquable: on dirait que les cinq célèbres étapes du deuil d'Elisabeth Kübler-Ross ont été collectivement inversées — parce qu'il nous faudra faire le deuil d'un autre hybris, celui de la surconsommation et la pollution liées que nous avons connue ces 50 dernières années avec la mondialisation. La colère avait retenti dans toutes les rues du monde depuis 2018 avec le mouvement initié par Greta Thunberg, mais depuis la douche froide du Covid et le recul des partis écologistes, on dirait bien que l'on est entrés dans une période de déni.
L'étape du marchandage a tout de même déjà commencé, mais seulement dans les sphères politiques, avec la droite libérale qui après 50 ans de négationnisme du réchauffement climatique (et toujours dans les recherches une moindre reconnaissance du phénomène) continue de minimiser le constat et les mesures à prendre. La dépression se fait aussi sentir, mais très peu, seulement chez les personnes plus sensibles éco-anxieuses — à elles, je répondrais par l'«optimisme pragmatique»: faisons le maximum et on verra bien. L'étape finale ne sera donc pas comme pour le deuil celle de l'acceptation, mais au contraire d'une prise de conscience de plus en plus grande, inspirée non plus seulement par les paroles des scientifiques et des écologistes qui semblent parler dans le vide, mais par les drames des catastrophes climatiques à venir.
«Voir l'univers avec les yeux d'un autre»
Ainsi, oui, tout de même, allons, mais n'allons pas trop loin, ou si nous allons loin quelques fois dans notre vie, faisons de vrais voyages, hors des autoroutes touristiques qui au lieu de nourrir notre esprit, n'alimenteront que les murs tristement narcissiques et superficiels de nos réseaux sociaux. Prenons le train, allons à l'aventure qui se niche au coin de la rue à vélo, chez l'habitant, et surtout rencontrons vraiment nos semblables, au lieu de les insulter sur X ou de ne faire que leur acheter de supplémentaires objets inutiles.
Rappelons-nous aussi ce magnifique aventurier qu'était Marcel Proust, qui n'a sans doute pas beaucoup plus voyagé que dans ses rues parisiennes, mais qui arrivait à voir les fleurs du jardin, les nymphéas de la Vivonne, les bonnes gens du village et leurs petits logis, l’église et tout Combray et ses environs, sortir, ville et jardins, de sa tasse de thé. Célébrons le retour de prix normaux de l'aviation, et surtaxons le kérosène bien davantage pour financer des projets écologiques quand le prix du pétrole diminuera, afin d'atténuer les dégâts du CO2 ainsi engendré.
Allons, avant que notre jeunesse s'use et que nos printemps soient partis, rêver des amants de Vérone (en train), pêcher au Cormoran (en Méditerranée), nous enivrer de vin de palme en écoutant chanter le vent. Mais rappelons-nous toujours avec Marcel Proust que «Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est. ».