Le Jurassien Arnaud Bédat sur TMC
«C'est le documentaire ultime sur l'Ordre du Temple solaire»

Ce vendredi soir, la chaîne française TMC diffuse le premier des quatre épisodes d'un nouveau documentaire sur l'Ordre du Temple solaire. Trois journalistes, dont le Romand Arnaud Bédat, racontent comment ils ont vécu le célèbre fait divers, en 1994. Interview.
Publié: 17.06.2022 à 13:35 heures
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Dernière mise à jour: 18.06.2022 à 14:45 heures
Arnaud Bédat est l'un des trois journalistes au cœur du documentaire.
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Adrien SchnarrenbergerJournaliste Blick

Le 5 octobre 1994, l’effroi glace la Suisse romande. Salvan (VS) et Cheiry (FR) sont le théâtre de suicides et d’assassinats collectifs dans lesquels près d’une cinquantaine de personnes perdent la vie.

L’affaire prend vite une envergure internationale, puisque d’autres scènes similaires de désolation sont découvertes en France et au Canada. Dénominateur commun: tous les décès sont liés à une secte, l’Ordre du Temple solaire.

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Cette histoire, tout le monde la connaît. Vingt-huit ans plus tard, l’acronyme a intégré le langage courant. «Le drame de l’OTS, c’est l’extraordinaire qui surgit dans notre quotidien», analyse Arnaud Bédat.

Le Jurassien est bien placé pour le savoir: il a rédigé deux livres sur le sujet, avec Gilles Bouleau et Bernard Nicolas. Autant d'éminents journalistes, jeunes à l’époque, dont le drame a profondément marqué les carrières.

C’est à travers ce trio que, ce vendredi soir, les téléspectateurs pourront revivre l’incroyable histoire de cette secte ésotérique. Interview.

Il y a eu des milliers de pages et des dizaines de documentaires sur ce sujet. Pourquoi se replonger dans l’OTS?
Celui-ci, c’est le documentaire ultime. L’équipe de production est la même que celle qui a réalisé le documentaire Netflix sur l’affaire Grégory, probablement la meilleure à Paris. Il y a une expertise de la narration, mais pas seulement: tous les bons témoins sont là. Les téléspectateurs vont dévorer chaque seconde.

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Comment expliquer que cette affaire fascine encore, 28 ans après?
Interrogez les francophones sur les faits divers qui les ont les plus marqués, et ils en citent souvent trois: Titanic, l’affaire Grégory et l’OTS. C’est donc une matière première fantastique. Le coup de maître de la productrice Elodie Polo Ackermann, c’est d’avoir eu l’idée d’utiliser les journalistes comme fil rouge.

Et dire que vous avez failli rater l’affaire, au début!
Absolument. J’habitais Évian à l’époque et j’avais l’habitude d’arriver en premier au bureau. Mais ce 5 octobre 1994, j’ai croisé une connaissance sur le bateau qui m’amenait à Lausanne et nous avons partagé un café. Quand je suis arrivé à 8h45, mes collègues ont surgi du couloir et m’ont demandé d’assurer le «suivi» pendant qu’eux allaient sur le terrain, à Salvan et à Cheiry.

Comment avez-vous rattrapé votre retard?
Vers 11h ou midi, on écoutait la radio et on a entendu qu’il y avait un nouveau massacre, au Canada. Le rédacteur en chef Jacques Poget a déboulé dans mon bureau et m'a dit de faire mes affaires au plus vite: je partais à Montréal.

Avec le recul, diriez-vous qu’être allé au Canada plutôt qu’en Suisse a été décisif?
C'est certain. Mais on ne pouvait pas le savoir à l’époque. C’était de l’autre côté de l’Atlantique, il y avait moins de cadavres, une émotion bien moindre également. Et pourtant, j’ai pu faire la différence.

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Comment?
L’Amérique du Nord a beaucoup de leçons à nous donner en matière de transparence et d’accès aux documents. En Suisse, tout est verrouillé, alors qu’on part du principe au Canada que tout devrait être public. J’ai découvert un autre monde, j’ai pu tisser des liens personnels avec les policiers, gagner leur confiance et, ensuite, des informations.

On découvre d’ailleurs un certain Michel Brunet dans le documentaire. Il explique que vous étiez fougueux et que vous lui reprochiez de «beaucoup parler, sans rien dire». Pourtant, ce fut une source précieuse.
C’est même devenu un ami, mais quand on m’a proposé de parler de cette affaire sous l’angle journalistique, j’ai dû lui demander la permission. Il m’a répondu qu’il était désormais à la retraite et que mon témoignage était important. C’est là toute la puissance de ce documentaire: il ne manque pas un seul acteur.

Vous avez aussi noué une amitié très forte avec vos compères, Gilles Bouleau et Bernard Nicolas. Le premier vous rend hommage en expliquant que vous aviez souvent un coup d’avance.
Nous avons très vite constaté qu’il nous fallait collaborer, parce que nous travaillions pour des publications différentes, dans des pays différents. Le fil de notre amitié ne s’est jamais interrompu, en trois décennies.

Gilles Bouleau, Bernard Nicolas et Arnaud Bédat à l'époque.

Y a-t-il des choses que vous n’aviez jamais dites, dans ce reportage?
Bien sûr! Nous avons beau avoir écrit deux livres sur le drame, nous n’avons pas raconté notre ressenti. Les témoins ont été interrogés pendant de nombreuses heures. Au final, c’est un peu comme une garde à vue: on finit parfois par trop en raconter (rires).

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«Les témoins ont été interrogés pendant des heures», souligne Arnaud Bédat.

Qu’est-ce qui a changé au niveau journalistique, entre 1994 et maintenant?
Vous savez, je ne veux pas être le vieux con qui donne des leçons. Chaque époque est différente. Mais on peut constater objectivement qu’il y a beaucoup moins de moyens aujourd’hui, et que les journalistes ne peuvent pas toujours aller sur le terrain. Combien de représentants des médias romands sont allés en Ukraine? Lors du crash du SR-111 en 1998, tous les médias suisses avaient quelqu’un sur place. On était souvent dans le même avion…

Il y a aujourd’hui les réseaux sociaux et les moyens de communication modernes, qui changent beaucoup la donne.
Aurais-je pu enquêter sur l’OTS avec Twitter, WhatsApp ou Facebook? Je n’aurais jamais pu trouver tout ce que j’ai trouvé. La clé, c’est la relation avec les gens, les contacts interpersonnels. Les réseaux sociaux sont assez violents, aussi entre journalistes: il y a parfois des règlements de comptes sur Twitter qui n’auraient jamais eu lieu à l’époque. Quand l’un d’entre nous marquait un «coup», on grinçait des dents mais on le félicitait autour d’un verre.

Si le drame de l’OTS se produisait aujourd’hui, qu’est-ce que cela changerait au traitement journalistique?
On l’a vu à Montreux, où l’on s’est contentés d’une version très officielle et précautionneuse de ce terrible fait divers. Peu ont vraiment investigué — les consœurs et confrères qui l’ont fait et continuent peut-être à le faire se comptent sur les doigts d’une seule main…

Au sujet de l’OTS, est-ce que votre regard a changé en 28 ans?
Il a changé au sujet de Michel Tabachnik, ce chef d’orchestre qui a été mis en examen deux fois et a fini blanchi par la justice. Avec le recul, on se dit qu’il a payé très cher ces accusations, malgré ses liens avec l’OTS. Mais il est toujours compliqué de refaire l’histoire, il faut se replonger dans le contexte de l’époque.

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Photo du tournage à Montreux avec Michel Tabachnik. De gauche à droite: Sabine et Michel Tabachnik, Élodie Polo Ackermann, productrice, et les réalisateurs Raphaël Rouyer et Nicolas Brénéol.

Il témoigne aussi dans le documentaire et s’en prend aux journalistes, coupables selon lui d’être un peu trop sensationnalistes. Pourtant, vous vous êtes réconciliés, non?
Le documentaire s’appelle «L’enquête impossible», on pourrait parler de «rendez-vous impossible». Mon chef de l’époque m’avait envoyé en reportage à l’opéra philharmonique de Bruxelles, que dirigeait Michel Tabachnik. Il a accepté une entrevue, il m’a engueulé pendant deux heures et après c’était bon. Nous sommes devenus amis et il est même venu à la Saint-Martin (rires).

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