Blick a infiltré une conférence
Ces Suisses qui veulent apprendre à gruger le système

Ils refusent de payer leurs impôts et menacent des policiers. Le nombre de personnes réfractaires à tout ce que représente l'Etat est en augmentation en Suisse. Grâce à des conférences, ces réfractaires peuvent apprendre à contourner le système. Blick s'est infiltré.
Publié: 19.05.2023 à 05:59 heures
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Dernière mise à jour: 19.05.2023 à 06:59 heures
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Les conférences pour apprendre à tricher le système et disparaître aux yeux de l'État sont toujours plus nombreuses en Suisse. Ici à Thoune (BE), avec une soixantaine de personnes dans l'audience.
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Michael Sahli et Qendresa Llugiqi

Ils ne paient pas d'impôts. La police est leur ennemie. Surtout, ils refusent d'écouter les autorités, car ils estiment que la Suisse n'est «qu'une entreprise». Ces réfractaires qui s'opposent à l'Etat existent dans tout le pays. Selon les estimations, ils seraient quelques milliers en Suisse à appartenir à ce milieu. Ils occupent les tribunaux et les offices: «L'année dernière, j'ai eu affaire à un cas de ce genre presque chaque semaine», confiait un ancien préfet au «Tages-Anzeiger».

Et la tendance est à l'augmentation. Ces personnes qui s'opposent catégoriquement à toute forme d'autorité font une tournée de promotion. Chaque semaine, ils tiennent des conférences et donnent des cours dans toute la Suisse, la plupart du temps à l'abri des regards. Blick a assisté sous couverture à deux de ces manifestations.

La première manifestation a lieu un vendredi soir, début mai, dans un restaurant de Thoune (BE). Une soixantaine de personnes intéressées se sont réunies dans une salle à l'arrière du bâtiment pour suivre une conférence intitulée «Simulation de l'Etat», du même nom qu'un groupe sur la plateforme Telegram (2000 membres).

Un réseau organisé

La majorité des auditeurs a plus de 50 ans, presque tous sont suisses. Une minorité est allemande. On se croirait presque dans le bistrot du coin, avec bières et Rivella sur les tables. Puis Marc* entre en scène. Pendant trois heures, il s'en prend à l'Etat («une entreprise»), à la police («des gens déguisés») et aux offices des poursuites («je ne vois pas pourquoi je devrais payer»).

Une femme du public prend la parole. Elle annonce fièrement qu'elle a renvoyé sa carte d'identité, espérant ainsi disparaître aux yeux des autorités. Marc explique qu'il est possible de se détacher de l'Etat grâce à une astuce administrative. L'on peut ainsi bénéficier d'une «quasi-immunité diplomatique». Les auditeurs sont très enthousiastes. Ils sortent leur porte-monnaie pour soutenir la cause.

Ces réfractaires à l'Etat ne sont pas de simples trublions. Ils se regroupent en un réseau et partagent une vision commune du monde. Nombreux sont ceux qui – comme l'animateur de la conférence – se définissent simplement comme des «êtres humains». Ils se distinguent ainsi du mot «personne» utilisé par les autorités, dans le but de se décharger de toute responsabilité juridique et financière. En Allemagne, le mouvement est appelé «Reichsbürger» (en français: «Les citoyens du Reich»). Leurs convictions ont déjà amené l'un de leurs membres à tuer un policier en 2017. Cette semaine s'ouvre le procès du groupe de «citoyens du Reich» qui planifiait d'enlever le ministre allemand de la Santé Karl Lauterbach.

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Alchimie financière

Deux jours après la conférence de Thoune, un «cours avancé» a lieu à Affoltern am Albis (ZH). Selon ses propres dires, l'animateur du cours, Beat*, maîtrise l'art de séparer «l'homme» de «la personne». Et faire ainsi disparaître les factures. «Je viens de faire effacer un commandement de payer», triomphe-t-il sur Telegram. L'explication, incompréhensible, est qu'il a soldé sa caisse maladie avec un «billet à ordre». Beat, ancien prêtre, est prêt à transmettre son savoir sur cette alchimie financière lors d'un cours d'une journée, contre 250 francs de «compensation».

Neuf personnes ont fait le déplacement de toute la Suisse alémanique, dont un journaliste du Blick, sous couverture. Un peintre aux cheveux gris, originaire de Bâle-Campagne, peste contre la police. Un couple d'âge moyen, passionné d'ésotérisme, vient de la région zurichoise. Une mère de famille raconte que «par égard pour les enfants», elle a fini par payer une amende afin d'éviter la prison.

Direction l'office des poursuites

Ce que Beat propose, c'est un cours d'ergotage. Y compris des modèles de lettres pour sortir du système. Il décrit la procédure pendant des heures. Entre autres documents, les novices en matière de rejet de l'Etat doivent envoyer une «déclaration de souveraineté» au conseiller fédéral Alain Berset et une procuration à Thomas Jordan, le président de la Banque Nationale Suisse. La recette est compliquée. Des notes sont prises avec assiduité.

Effet secondaire, mentionné au passage: devenir un client régulier de l'office des poursuites. Pour l'animateur du cours, cela fait partie de la méthode. Un membre de l'audience s'interroge: «Est-ce que c'est mieux de commencer par une petite facture ou tout de suite par la facture des impôts pour que cela en vaille la peine?» Beat recommande de commencer par la redevance radio et télévision.

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«Je me défendrai»

Le résultat attendu est une guéguerre entre les différentes autorités, dont le résultat est partagé avec enthousiasme sur Telegram. Diverses vidéos circulent, comme par exemple, celles d'un homme âgé de Suisse alémanique qui se montre en train de se disputer avec la police dans une cage d'escalier lorsque celle-ci se présente à sa porte avec un ordre de paiement.

Un enregistrement d'un autre genre est largement diffusée sur les réseaux sociaux: on y voit un quadragénaire de Suisse orientale menacer avec virulence la police en brandissant une lettre. «Si cette porte s'ouvre, vous ne savez pas combien de personnes sont derrière», menace-t-il. Des milliers d'internautes ont déjà regardé la vidéo. Selon nos informations, l'homme n'aurait pas payé ses amendes et devait aller en prison. Son message à la police: «Si vous envoyez ici des mercenaires avec un badge de service, je me défendrai.»

Contactés, les deux intervenants des conférences n'ont pas répondu aux questions de Blick. Beat écrit que les informations de son cours ne sont pas destinées au public.

*Noms connus de la rédaction

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