Trump a décidé de miser dessus
Les stablecoins remplaceront-ils bientôt notre carte bancaire?

La réglementation américaine en matière de stablcoins s'est assouplie, suscitant à la fois euphorie et critiques. Le secteur suisse de la blockchain ne veut pas rater le train. Mais quelles sont les conséquences de ce changement sur les banques et le système financier?
Publié: 29.08.2025 à 21:32 heures
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Le président américain Donald Trump en juillet lors de la signature du Genius Act.
Photo: IMAGO/ZUMA Press Wire
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Peter Rohner
Handelszeitung

Le monde financier est à nouveau en proie à la fièvre des cryptos. Après avoir chuté lors de la crise des droits de douane en avril, les cours du Bitcoin et de l'Ether frôlent à nouveau des sommets historiques. L'administration Trump a même adopté une loi visant à promouvoir la diffusion des stablecoins et à assurer aux Etats-Unis et au dollar une position dominante dans l'ère des monnaies numériques.

En Suisse, le secteur de la blockchain s'est adressé au Conseil fédéral dans une lettre demandant d'assouplir la réglementation des stablecoins. Qu'est-ce qui attend les banques et le système financier? Et quel est le rapport entre la réglementation des stablecoins aux Etats-Unis et l'envolée des cryptomonnaies?

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Les stablecoins sont les pendants plus stables des cryptomonnaies volatiles

Les cryptomonnaies sont des monnaies virtuelles ou numériques qui sécurisent les transactions de manière décentralisée sur une blockchain grâce à une technologie de chiffrement (cryptographie). Les stablecoins en sont un sous-groupe, ils sont garantis par des actifs et peuvent donc être échangés dans une proportion stable contre une monnaie traditionnelle ou des métaux précieux. Les stablecoins les plus importants en termes de capitalisation boursière sont le Tether (USDT, 164 milliards de dollars) et l'USD Coin (USDC, 65 milliards de dollars). Comme la plupart des coins, ils sont couverts par des dollars.

Les stablecoins sont particulièrement répandus aux Etats-Unis, où les frais de carte de crédit sont plus élevés qu'en Europe, faute de plafonnement réglementaire des frais d'interchange. Ils sont utilisés dans le commerce des cryptomonnaies – celui qui vend des bitcoins n'a pas besoin de retourner dans le système bancaire réglementé grâce à Tether et autres – et pour des transactions dont personne ne doit être au courant. Pour la Banque des règlements internationaux, les stablecoins ne constituent pas une forme de monnaie viable, en raison de leur manque d'acceptation universelle.

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La loi «géniale» de Trump pour réguler les stablecoins, pas un coup de génie

La nouvelle administration Trump mène une politique favorable aux cryptomonnaies. Des postes importants ont été confiés à des personnes issues du secteur. Trump et sa famille sont eux-mêmes impliqués dans le monde des affaires par le biais de divers investissements et de la création de leur propre cryptomonnaie.

Depuis la mi-juillet, le Genius Act, la première réglementation américaine sur les stablecoins, est en vigueur. Selon les experts, cette loi protège contre les plus gros abus et soutient l'utilisation des stablecoins américains et donc la demande de dollars. En effet, elle exige que les stablecoins soient adossés à 100% à des placements en dollars sûrs. Parallèlement, les intérêts sont interdits, ce qui rend les stablecoins lucratifs surtout pour les émetteurs.

L'entreprise financière Circle, qui se trouve derrière l'USDC, a gagné l'an dernier 1,7 milliard de dollars d'intérêts sur les réserves placées. Depuis que la réglementation se dessine, plusieurs entreprises ont présenté des plans de stablecoins. La banque J. P. Morgan, qui expérimente déjà les jetons numériques depuis 2019, a déposé la marque JPMD.

Paolo Ardoino, CEO de Tether, avait de quoi sourire lors de la cérémonie de signature du Genius Act à la Maison Blanche.
Photo: IMAGO/ZUMA Press Wire
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Le secteur applaudit, mais les critiques dénoncent des lacunes et des risques systémiques

Trump a qualifié cette loi d'avancée incroyable, affirmant qu'elle ferait des Etats-Unis le leader incontesté des actifs numériques. Ses détracteurs soulignent les nombreuses failles et craignent que les entreprises technologiques lançant leurs cryptomonnaies puissent collecter des données financières sans être soumises à une réglementation bancaire stricte.

L'expert en devises Barry Eichengreen met en garde contre les répercussions sur le marché américain des obligations. Si les investisseurs en stablecoins paniquaient et vendaient des coins à grande échelle, les émetteurs seraient contraints de jeter leurs placements sûrs sur le marché. Cela pourrait provoquer un effondrement et mettre le système financier en difficulté.

Le prix Nobel d'économie Simon Johnson craint que le manque de réglementation ne débouche sur un cycle d'expansion-récession qui prendrait des proportions vertigineuses. Car contrairement aux banques, il n'existe pas d'exigences strictes en matière de capital et de liquidités. Il n'existe pas non plus d'obligation de garantie des dépôts par l'Etat.

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La réglementation des stablecoins alerte la concurrence et alimente le cours de l'Ether

Le potentiel des stablecoins est grand. Ils permettent des paiements sécurisés sans instance de contrôle centrale et sont donc avantageux et rapides, même au-delà des frontières nationales. Les banques doivent donc veiller à empêcher la migration des dépôts hors du système bancaire.

La situation pourrait donc devenir délicate pour les grandes sociétés de cartes de crédit Visa et Mastercard. Le cours de leurs actions a entre-temps perdu du terrain, mais l'opinion prévaut désormais que leur avance est trop importante. On spécule néanmoins sur le fait que les stablecoins gagnent en importance. La forte hausse du cours de la cryptomonnaie Ether en est l'expression.

Si, comme le prévoit le ministre américain des Finances Scott Bessent, le marché des stablecoins atteint près de 4 billions de dollars d'ici 2030, la demande de jetons Ether sera également plus importante. Car derrière Ether se trouve la blockchain Ethereum, par laquelle passe environ la moitié des transactions de stablecoins. Pour pouvoir effectuer des transactions via la blockchain, les investisseurs ont besoin de jetons Ether.

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Et que se passe-t-il en Europe et en Suisse?

L'Europe ne joue aucun rôle sur le marché des stablecoins. Aussi bien l'EURC de Circle que l'EUR Coinvertible de la Société Générale, avec une valeur de marché de 218 et 54 millions de dollars, sont minuscules par rapport à Tether. Le scepticisme à l'égard des monnaies privées décentralisées est plus grand et la réglementation est stricte.

Au lieu de cela, la BCE travaille sur l'euro numérique. La mise en œuvre de la monnaie numérique de la banque centrale (CBDC) est attendue au plus tôt en 2027. La BNS teste également des applications de CBDC, mais uniquement pour les transactions entre institutions financières.

De son côté, la Suisse, qui abrite la fondation Ethereum à Zoug, est reliée à Tether via la ville crypto de Lugano et a été pionnière en matière de réglementation avec sa loi sur la blockchain. Malgré de nombreux projets, aucun stablecoin ne s'est imposé.

Une éventuelle révision de la loi, qui sera mise en consultation en octobre, pourrait changer la donne. Il est envisagé de créer une licence distincte pour les émetteurs de stablecoins. Une lettre, adressée au Conseil fédéral, signée par des représentants de la branche et des politiciens, devrait donner du poids à cette demande.

Conclusion

La nouvelle loi américaine sur la régulation des stablecoins pourrait donner un coup de pouce aux cryptomonnaies privées liées à une monnaie fiduciaire. Les grands groupes américains veulent s'assurer une part du gâteau. De leur côté, les banques souhaitent utiliser leurs propres jetons pour empêcher les transactions de paiement de migrer hors du système financier réglementé. L'Europe et la Suisse, elles, risquent de perdre du terrain dans cette course effrénée. 

Cependant, les critiques mettent en garde contre une réglementation trop laxiste qui ouvrirait la porte au blanchiment d'argent et pourrait même déclencher une crise financière. Mais les stablecoins ne sont pas non plus la seule solution pour un trafic des paiements plus efficace. C'est ce que montre le succès de Pix, le système de paiement instantané brésilien développé par la banque centrale et dont les transactions passent par le système bancaire. La concurrence des stablecoins devrait toutefois entraîner une baisse des coûts de transaction dans le système établi. Les cartes bancaires et de crédit ne disparaîtront donc pas de sitôt.

Un article du «Handelszeitung»

Cet article a été publié initialement dans le «Handelszeitung», un hebdomadaire économique appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.

Cet article a été publié initialement dans le «Handelszeitung», un hebdomadaire économique appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.

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