Début août, au cœur d'un été chaud et sec, les quatorze membres du Conseil exécutif de Swiss Olympic ont reçu un courrier inhabituel. A l'intérieur de celui-ci, leur présidente, Ruth Metzler-Arnold, leur demandait de remplir une «auto-évaluation».
Le questionnaire comptait plus de 80 questions. Les membres du conseil devaient notamment évaluer leur travail, les objectifs atteints, l’ambiance au sein de l’instance et les points à améliorer.
La démarche peut sembler banale. Interrogé, le porte-parole de Ruth Metzler-Arnold rappelle «qu’un conseil d’administration évalue régulièrement son propre mode de fonctionnement». Selon lui, cette pratique fait «depuis longtemps partie intégrante de la bonne gouvernance». Ruth Metzler-Arnold y a régulièrement eu recours au cours de sa carrière d’administratrice. Swiss Olympic précise toutefois qu’une telle auto-évaluation n’avait encore jamais été menée au sein de son Conseil exécutif.
La candidature olympique avance au Parlement
Une procédure ordinaire, donc? Pas aux yeux de tous. Ce questionnaire arrive alors que les tensions s’accumulent à la tête de l'organe sportif suisse. Ses destinataires ne sont pas des stagiaires, mais des responsables expérimentés de grandes fédérations. Pour les détracteurs de la présidente, cette «auto-évaluation» illustre sa volonté de tout contrôler.
A la tête de Swiss Olympic depuis janvier 2025, Ruth Metzler-Arnold porte notamment la candidature suisse aux Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de 2038. Le projet progresse sur le plan politique. Des commissions du Conseil national lui ont apporté leur soutien, avant son examen par le Parlement. L’association chargée de la candidature cherche aussi à réunir les fonds nécessaires à des Jeux qu’elle veut particulièrement durables, tant sur le plan financier qu’écologique.
Dans les coulisses, pourtant, la tension monte. Et Ruth Metzler-Arnold essuie des critiques sur plusieurs fronts.
Conflit autour de l’argent
Le 31 août, cinq fédérations importantes ont fait part de leurs objections à Swiss Olympic. Elles représentent le football, le hockey sur glace, le cyclisme, le ski et le triathlon. Au centre du désaccord figure le nouveau modèle de soutien financier aux fédérations, prévu dès 2027.
Swiss Olympic réévalue les fédérations sportives nationales pour déterminer le montant qui leur sera attribué. A l’avenir, des critères éthiques, comme la promotion des femmes ou la durabilité, devraient peser davantage dans la répartition des fonds. Les résultats sportifs auraient, eux, moins d’importance. Certaines fédérations redoutent de fortes baisses de leurs revenus.
Depuis l’annonce de la réforme, la contestation ne faiblit pas. Dans un document daté du 31 août, que Blick a pu consulter, les cinq fédérations critiquent vivement la stratégie de Swiss Olympic. Elles estiment que les performances sportives ne seraient plus suffisamment récompensées et que le modèle manquerait ses objectifs de simplicité et de transparence, tout en créant de grands perdants.
Selon elles, certaines fédérations pourraient voir leur soutien diminuer de 40 à 50%. Une telle baisse menacerait jusqu’à l’existence de certaines organisations. La réforme entraînerait aussi «des audits, une documentation et un contrôle de gestion supplémentaires», autrement dit davantage de bureaucratie.
Les signataires jugent également les priorités de Swiss Olympic trop floues. Faut-il privilégier les médailles et le sport d’élite, ou soutenir davantage le sport populaire, la diversité et le rôle social des fédérations? A leurs yeux, la réponse n’a jamais été clairement donnée. «C’est une clé de répartition, pas un modèle de soutien», résument les détracteurs. Leur verdict tient en deux mots: «Objectifs manqués.»
«Processus participatif»
Le porte-parole de Ruth Metzler-Arnold rejette ces critiques. Swiss Olympic a commencé à élaborer ce nouveau modèle en 2023, explique-t-il, parce que les missions des fédérations se sont élargies. Elles ne se limitent plus au sport d’élite et comprennent désormais le développement du sport populaire ainsi que d’autres enjeux de société. «Aujourd’hui, le sport contribue au développement de la société. Un modèle de soutien aux fédérations doit en tenir compte.»
Swiss Olympic invoque aussi les attentes de ses principaux bailleurs de fonds, notamment la Confédération. Après la révélation d’irrégularités dans la gymnastique à Macolin, ceux-ci auraient «donné pour mandat de remanier en profondeur le modèle de soutien aux fédérations et de prendre davantage en compte les critères éthiques».
Selon le porte-parole, les fédérations ont été associées «à un processus participatif» dès le début. Elles ont pu «s’exprimer à plusieurs reprises dans le cadre de consultations, d’ateliers et d’échanges sur le modèle de soutien aux fédérations» au cours des trois dernières années.
Des accusations de «microgestion»
Le différend reste entier. Derrière le nouveau modèle se joue une question décisive pour le sport suisse. Qui recevra davantage d’argent, qui en perdra et quelles activités Swiss Olympic choisira-t-elle de soutenir en priorité?
Ruth Metzler-Arnold ne prend pas seule ces décisions et les critiques portent sur un modèle élaboré par l’ensemble de l’organisation. Sa manière de diriger revient néanmoins régulièrement dans les discussions. Elue au Conseil fédéral sous les couleurs du PDC en 1999, puis évincée en 2003 au profit de Christoph Blocher, elle s’est de nouveau retrouvée sous les projecteurs en prenant la présidence de Swiss Olympic.
Avant son élection, certains lui reprochaient déjà de manquer d’expérience au sein des fédérations sportives. Aujourd’hui, d’autres se demandent si elle ne dirige pas Swiss Olympic comme un département fédéral. «Elle exerce ses fonctions comme si elle dirigeait un département», affirme une personne proche de Swiss Olympic. Selon elle, une culture de «microgestion» se serait installée depuis le départ de son prédécesseur, l’ancien conseiller national UDC Jürg Stahl.
Ses détracteurs accusent Ruth Metzler-Arnold de trop intervenir dans les questions opérationnelles. Ses partisans y voient au contraire une présidente qui prend ses responsabilités et cherche à faire avancer Swiss Olympic.
Qui mène la candidature olympique?
Le débat autour de la candidature aux Jeux de 2038 soulève lui aussi une question de leadership. Ruth Metzler-Arnold s’y investit pleinement, ce qui lui vaut à la fois des éloges et des critiques.
Cette fois, l’impulsion est venue des fédérations sportives, plutôt que de la direction du Comité national olympique ou du monde politique. Le projet s’est construit «de bas en haut», et non «de haut en bas». A mesure qu’il gagne en importance, la question de savoir qui le représente publiquement devient plus sensible.
L’organisation chargée de la candidature est distincte de Swiss Olympic, conformément aux exigences du Comité international olympique. Ruth Metzler-Arnold reste néanmoins très présente dans les discussions politiques à Berne. Ses partisans dénoncent une «campagne» dirigée contre elle.
Les critiques ne viennent pas seulement des opposants aux Jeux. Elles s’expriment aussi au sein du sport suisse.
L’affaire de la FINMA
L’élection de Ruth Metzler-Arnold à la présidence de Swiss Olympic, le 22 novembre 2024, revient également dans les discussions. Quelques mois plus tôt, elle avait quitté le conseil d’administration de la banque privée genevoise Reyl. Elle avait annoncé sa démission en septembre 2023, avant de quitter l’instance en juin 2024.
Après son élection, les enquêtes de l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers visant la banque ont été rendues publiques. La FINMA avait constaté plusieurs irrégularités au sein de l’établissement, où Ruth Metzler-Arnold avait siégé pendant huit ans. «Argent de la mafia, d’autocrates et de Russes: un scandale bancaire rattrape l’ancienne conseillère fédérale», titraient alors les journaux de Tamedia.
Plusieurs membres du «Parlement du sport», l’assemblée qui l’a élue, ont exprimé leur mécontentement à Blick. Ils estiment que Ruth Metzler-Arnold ne les avait pas informés de ce qui se passait chez Reyl.
Brève réponse
Son porte-parole répond par une déclaration écrite. «Ruth Metzler-Arnold avait annoncé sa démission du conseil d’administration de la banque Reyl en septembre 2023, et a quitté ce conseil en juin 2024. Son élection à la présidence de Swiss Olympic a eu lieu en novembre 2024.»
Rien ne l’obligeait à agir autrement. L’épisode a toutefois laissé des traces dans certaines fédérations. Des responsables des sports d’hiver reprochent par ailleurs à Swiss Olympic de ne pas accorder une place suffisante au ski au sein de ses instances.
Ruth Metzler-Arnold rappelle que la candidature olympique bénéficie d’un soutien bien plus large. «Sur les 87 fédérations membres de Swiss Olympic, 6 sont des fédérations de sports d’hiver. Les fédérations de sports d’été et de sports en salle soutiennent la candidature pour Switzerland 2038, sans quoi celle-ci n’aurait pas vu le jour.»
L’automne sera décisif
Les prochaines semaines permettront de mesurer la solidité de la position de Ruth Metzler-Arnold. Le nouveau modèle de financement porte sur des sommes importantes et doit fixer les priorités du sport suisse pour les années à venir. Le mécontentement grandit aussi parce que Swiss Olympic affiche un déficit et consacre des moyens à la candidature olympique, alors qu’elle a supprimé les primes liées aux résultats des fédérations.
«Switzerland 2038» est un projet d’envergure nationale. Reste à savoir qui en prendra la direction politique. Pour mener la candidature à bien, la présidente devra convaincre au-delà du cercle des partisans des Jeux. Elle devra aussi rassembler la famille sportive. Ruth Metzler-Arnold devrait donc rester sous pression, avec ou sans nouvelle auto-évaluation.