Une experte fait le point
«Une nouvelle course aux armements nucléaires a déjà commencé de fait»

Jeudi, le dernier traité de désarmement entre les Etats-Unis et la Russie expirera. Sans prolongation, une nouvelle course aux armements nucléaires menace. Les observateurs mettent en garde contre une spirale d'escalade aux risques imprévisibles pour le monde.
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L'humanité n'a jamais été aussi proche de la fin du monde.
Photo: AP
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Daniel Macher

Plus que 85 secondes avant l'apocalypse. Jamais la «Doomsday Clock», l’horloge de la fin du monde, n’a été aussi proche de minuit. Les scientifiques s'inquiètent notamment du comportement agressif des puissances nucléaires que sont la Russie, la Chine et les Etats-Unis. Dès jeudi, le risque atomique pourrait encore s'accélérer: le dernier grand traité de désarmement entre les Etats-Unis et la Russie, «New Start», arrive à échéance… sans perspective de prolongation pour l'instant.

Le traité «New Start», pour Strategic Arms Reduction Treaty, (en français: traité de réduction des armes stratégiques) engage depuis 2010 les Etats-Unis et la Russie sur des plafonds stricts pour les armes stratégiques à longue portée: au maximum 1550 têtes nucléaires, 700 lanceurs (comme les missiles intercontinentaux ou les armes sous-marines) et 800 dispositifs de lancement de chaque côté. Les armes nucléaires tactiques et les réserves (plus de 5000 têtes nucléaires chacune) ne sont pas couvertes par le traité.

La Russie veut le statu quo, les Etats-Unis hésitent

Les inspections et l'échange de données devaient garantir le respect du traité, mais les contrôles ont déjà été interrompus pendant la pandémie de Covid-19 et la Russie les a suspendus en 2023. Le texte expire officiellement le 5 février.

Le président russe Vladimir Poutine propose une prolongation informelle du statu quo pour un an. A condition que les Etats-Unis acceptent et que les relations bilatérales se normalisent, via davantage d’échanges commerciaux et de liaisons aériennes. Le président américain Donald Trump a d'abord qualifié cela de «bonne idée», mais a rapidement fait suivre des signaux contradictoires: pas d’inquiétude face à l’expiration du traité, promesse d'un «meilleur accord»… et même l’évocation de nouveaux essais nucléaires.

Le réarmement a déjà commencé

«Une nouvelle course aux armements nucléaires a déjà commencé dans les faits», avertit Névine Schepers, experte nucléaire et chef d'équipe au Center for Security Studies (CSS) de l'EPFZ. La Russie teste depuis des années des systèmes qui ne sont pas couverts par le programme «New Start». Les Etats-Unis, eux, pourraient rapidement augmenter leur capacité: plus d’ogives sur les missiles embarqués, réactivation de silos, conversion de bombardiers. Une option de plus en plus soutenue à Washington pour faire face à Moscou… et à Pékin.

Les Etats-Unis et la Russie détiennent ensemble près de 90% de toutes les armes nucléaires – environ 12'000 têtes nucléaires dans le monde. Mais toutes les puissances nucléaires se modernisent: Grande-Bretagne, France, Inde, Pakistan, Corée du Nord et Israël. Selon l'annuaire 2025 de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), le nombre global pourrait augmenter pour la première fois depuis des décennies.

La Chine change la donne

Fait particulièrement alarmant: l'arsenal nucléaire de la Chine croît à une vitesse vertigineuse. De 290 têtes nucléaires en 2019, il devrait passer à 600 d'ici 2026 – plus rapidement que n'importe quel autre pays. «New Start» n'a jamais été valable pour Pékin, considéré comme le partenaire stratégique de la Russie. Trump avait proposé un accord tripartite – la Chine a refusé.

Névine Schepers explique cette nouvelle logique: «Les Etats-Unis doivent aujourd'hui penser la dissuasion contre deux rivaux nucléaires de même niveau: la Russie et la Chine.» Cela change la manière dont Washington construit son arsenal et les étapes de contrôle des armements que les Américains considèrent encore réalisables. «Il ne suffit pas de négocier uniquement avec la Russie, alors que la Chine s'arme sans restriction», dit-elle. Au lieu de grands contrats, l'experte plaide pour «des mesures de confiance et de réduction des risques».

L'Europe et la Suisse en ligne de mire

Pour l'Europe, la situation devient précaire. «New Start» avait apporté de la prévisibilité même si les armes les plus dangereuses pour le continent n'ont jamais été couvertes: les missiles à courte et moyenne portée de la Russie ainsi que les armes nucléaires tactiques. «La fin du traité rend encore plus difficile de parler de limitations pour ces systèmes», prévient Névine Schepers. La stabilité stratégique diminue, les risques de crise augmentent.

Une simple prolongation du statu quo sans inspections? «Cela a surtout un caractère symbolique», juge la chercheuse de l'EPFZ. A court terme, cela pourrait signaler la stabilité, par exemple avant la conférence de révision du TNP (Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires) en avril/mai. Plus important: il maintient la porte ouverte à de nouveaux traités, «un instrument qui convient à la réalité actuelle».

Que peut faire la Suisse?

Les pays européens doivent faire pression et la Suisse a un rôle clé à jouer dans ce domaine. «Berne s'engage depuis longtemps sur le plan multilatéral pour réduire les risques nucléaires», souligne Névine Schepers. En tant que pont entre les Etats dotés d'armes nucléaires et les non-puissances, la Suisse est crédible. Après la fin de «New Start», de telles initiatives deviennent essentielles pour stopper la spirale de l'escalade.

«L'ère de la réduction des arsenaux nucléaires mondiaux, qui a duré depuis la fin de la guerre froide, touche à sa fin», déclare Hans M. Kristensen, collaborateur principal du programme de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm sur les armes de destruction massive. «Au lieu de cela, nous observons une tendance claire à l'augmentation des arsenaux nucléaires, à l'intensification de la rhétorique nucléaire et à l'abandon des accords de contrôle des armements.» Sans nouveaux accords, une reprise incontrôlée menace après l'expiration de «New Start» avec des risques qui n'ont jamais été aussi importants depuis la guerre froide.

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